Traduction du Carme 51 de Catulle
Introduction
Ce poème s’inspire d’un fragment de la Poétesse, Sappho. Il est logiquement écrit en mètre sapphique et est presque identique au fragment poétique Sappho 31. Catulle a substitué sa muse adorée, Lesbie, à la figure féminine centrale.
Au seuil du poème, il semble qu’un observateur regarde une jeune femme partager un repas intime avec son compagnon — qu’il s’agisse d’un amant ou d’un époux reste incertain. Certaines hypothèses avancent qu’il n’est ni l’un ni l’autre, mais un frère ou un proche de la famille.
Dans le Catullus 51 comme dans le Sappho 31, il est manifeste que l’observateur souhaiterait ardemment échanger sa place avec le compagnon masculin, mais il sait — selon que l’on se réfère à l’une ou l’autre poétesse — qu’elle ou il n’en a aucune chance. Le compagnon de l’être aimé est pareil à un dieu, une belle figure de virilité, et l’observateur est peu susceptible de pouvoir rivaliser avec ses attraits.
Dans les deux poèmes, l’observateur note ensuite que la seule vue de la femme suffit à éveiller un trouble sensuel, jusqu’à l’évanouissement. Incapable de parler, une obscurité envahissant la vue, des fourmillements… il est clair que l’observateur voudrait déloger le compagnon masculin et prendre sa place.
C’est ici que la fin de la version de Sappho se perd. Mais Catulle poursuit en se reprochant d’avoir trop de temps libre. « Trop de loisir », dit-il. Puis il ajoute que trop de temps libre le perd. En vérité, l’oisiveté a déjà renversé des rois et abattu de riches cités.
C’est à ce stade que l’on commence à se demander si Catulle songe véritablement à Lesbie, ou s’il utilise la référence à sa muse comme métaphore du triste état de la République romaine. En raison des guerres entre généraux rivaux, Rome avait subi plusieurs bouleversements à cette époque. Gardant cela à l’esprit, examinons les acteurs de cette antique tragédie.
Il a souvent été suggéré que Lesbie n’était autre que Clodia Metelli, l’épouse de Caecilius Metellus Celer et sœur de Publius Clodius Pulcher. Clodia était veuve lorsqu’elle s’est liée à Metellus. À un moment ou un autre, ils se sont brouillés. Metellus s’était trouvé mêlé à une grave affaire politique liée à l’assistance aux Ptolémées — une affaire qui n’aboutit pas car le Sénat découvrit une prophétie qui s’y opposait. Metellus fut traduit en justice pour son implication dans cette affaire et plusieurs autres infractions, y compris des accusations d’avoir tenté d’empoisonner Clodia. Cette dernière accusation fut portée contre lui par Publius Clodius Pulcher.
Avant le procès, Clodius avait été accusé de s’être introduit déguisé en vestale lors d’une cérémonie religieuse exclusivement féminine. L’épouse de Jules César, Pompéia, était responsable de l’organisation de cet événement, car César était Pontifex Maximus à l’époque, et elle fut accusée de complicité avec Clodius. César déclara que Pompéia était innocente, mais il la répudia ensuite. Il est possible que ce divorce ait été motivé par des raisons politiques, car il s’agissait d’un mariage arrangé pour s’attirer les faveurs de Pompée, qui était alors un général influent.
Il est certain que Catulle était au courant de tous ces événements. Peut-être espérait-il qu’au milieu des confusions et des tumultes, il parviendrait d’une manière ou d’une autre à s’approcher de la femme qu’il adorait de loin. Mais certains de ses autres poèmes indiquent que cela ne devait pas être.
Avec toutes les rumeurs et les histoires qui circulaient, on en vient à la grande question : ce petit poème construit sur le fragment de Sappho parlait-il véritablement de sa vénération désespérée pour sa Lesbie, ou traitait-il plutôt des divers courants politiques ? Qui était l’homme semblable à un dieu ? Était-ce Caecilius Metellus Celer ? Metellus était l’un des lieutenants de Pompée, ce qui faisait de lui une partie intéressée dans le scandaleux divorce de Pompéia. Catulle disait-il véritablement que les nobles de Rome avaient trop de temps libre s’ils parvenaient à se livrer à tant de méfaits divers ?
Ou peut-être se reprochait-il simplement de languir pour ce qu’il ne pouvait avoir. Puisque nous contemplons plus de deux millénaires d’histoire, il est difficile de l’affirmer. C’était peut-être un peu de tout cela à la fois. Les événements de Rome ont certainement envoyé des échos à travers les âges.
L’emploi du mètre sapphique pourrait être tout aussi important. C’est une forme difficile à appliquer à la langue anglaise, car le rythme naturel de l’anglais est iambique, alors que le mètre sapphique est trochaïque.
La poésie iambique est composée d’« iambes », c’est-à-dire de pieds de deux syllabes dont la première est atone et la seconde tonique. Le premier vers d’une comptine anglaise qui dit « I had a little nut tree » constitue un excellent exemple de structure iambique. La structure de ce poème commence ainsi : « I had/a lit/tle nut/tree, and… » Comme on peut le voir, ce vers est composé de quatre iambes.
Le rythme trochaïque est le rythme naturel des langues d’origine latine, mais il peut également s’employer en anglais. Shakespeare en a fait un usage libre lorsqu’il a composé l’incantation des trois sorcières dans Macbeth. En voici un exemple : « Gall of goat, and slips of yew… » Si l’on examine la structure, on obtient : « gall of/goat and/slips of/yew ». Ainsi, là où l’iambe va ba-BOUM, ba-BOUM, le trochée va BOUM-ba, BOUM-ba.
Malheureusement, comme c’est trop souvent le cas, la structure se perd dans la traduction. Nous ne sommes pas non plus susceptibles de connaître avec certitude les motivations de Catulle lorsqu’il a emprunté la structure de Sappho pour ce poème, à moins qu’il n’ait voulu suggérer que Lesbie était semblable à Sappho. D’une chose nous pouvons être certains : il avait ses raisons. Catulle composait ses poèmes avec un dessein et semble y avoir le plus souvent intégré plus d’un niveau de signification. La langue comptait pour les Romains. Ils la considéraient comme l’une des compétences que tout homme de qualité devait posséder.
Pour en revenir à Catulle et à sa nostalgie de Lesbie, on peut être assuré que quel que fût son dessein principal, il écrivait sur plus d’un niveau. Il est même possible que Rome elle-même fût Lesbie, et que l’adoration pour une femme mariée ne fût qu’un prétexte. Ce ne serait pas la première fois qu’une icône féminine représenterait une cité ou une nation. Il est même probable que Catulle écrivait sur plusieurs niveaux tout en déployant son habileté de poète.
Ce que nous savons, en revanche, c’est que grâce à Catulle et d’autres imitateurs, des fragments de l’œuvre de Sappho ont été préservés. On pourrait même dire que Catulle admirait son œuvre. Mais comme pour toute spéculation de cette nature, tant que personne n’aura inventé une machine à remonter le temps, nous ne pourrons retourner lui demander quelles étaient ses intentions. Nous ne disposons donc que des écrits et des archives qui nous sont parvenus pour nous donner des indices sur le poète et ses desseins. Vu le temps qui s’écoule entre notre époque et la sienne, nous avons la chance de conserver autant de témoignages qu’il nous en reste.
Carmen 51
| Ligne | Texte latin | Traduction française |
|---|---|---|
| 1 | ILLE mi par esse deo uidetur, | Celui-là me semble l’égal d’un dieu, |
| 2 | ille, si fas est, superare diuos, | celui-là, s’il se peut, semble surpasser les dieux eux-mêmes, |
| 3 | qui sedens aduersus identidem te | qui, assis en face de toi, encore et encore |
| 4 | spectat et audit | te regarde et t’écoute |
| 5 | dulce ridentem, misero quod omnis | riant doucement. Une telle chose m’enlève |
| 6 | eripit sensus mihi: nam simul te, | tout mon sens, hélas ! — car dès que je te vois, |
| 7 | Lesbia, aspexi, nihil est super mi | Lesbie, aussitôt plus aucune voix |
| 8 | vocis in ore; | ne reste dans ma bouche ; |
| 9 | lingua sed torpet, tenuis sub artus | mais ma langue s’engourdit, une subtile flamme descend |
| 10 | flamma demanat, sonitu suopte | dans mes membres, mes oreilles bourdonnent |
| 11 | tintinant aures, gemina et teguntur | d’un murmure intérieur, mes yeux s’éteignent |
| 12 | lumina nocte. | sous une double nuit. |
| 13 | otium, Catulle, tibi molestum est: | L’oisiveté, Catulle, te nuit, |
| 14 | otio exsultas nimiumque gestis: | dans l’oisiveté tu t’emballes et te livres à trop d’excès. |
| 15 | otium et reges prius et beatas | L’oisiveté autrefois a perdu rois |
| 16 | perdidit urbes. | et cités opulentes. |

