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Chryséis, Hélène et Briséis : les femmes victimes de la guerre de Troie

Pour Briséis, l’Iliade est un récit de meurtre, d’enlèvement et de tragédie. Pour Hélène, c’est une histoire d’enlèvement et d’incertitude, tandis que ses ravisseurs se livrent une guerre pour la garder.

Chryséis est peut-être celle qui s’en tire le mieux des trois, mais elle est ensuite renvoyée à son ancien ravisseur par son propre père. Aucune d’entre elles ne sort de la guerre en ayant obtenu la moindre justice, et toutes trois perdent presque tout, sinon absolument tout.

Ces femmes sont les victimes des actions d’hommes en quête de leurs propres versions de la gloire et de l’honneur. Ceux-ci n’avaient aucune considération pour les conséquences de leur comportement sur celles qu’ils prétendaient chérir au point de verser le sang pour leur présence ou leur absence.

Fille de Briseus et de sa mère Calchas à Lyrnessos, Briséis dans l’Iliade fut une victime du sac de la ville par les Grecs avant le début de l’épopée.

Les envahisseurs grecs assassinèrent brutalement ses parents et ses trois frères, et elle ainsi qu’une autre jeune fille, Chryséis, furent emmenées pour devenir esclaves et concubines des forces d’invasion. La prise de femmes comme esclaves par les armées conquérantes était une pratique courante à l’époque, et ces femmes étaient condamnées à devenir des butins de guerre.

Le sort de Briséis reposait entièrement entre les mains des hommes mêmes qui avaient massacré sa famille et l’avaient arrachée à sa patrie.

Qui est Briséis dans l’Iliade ?

Certains auteurs romantissent la relation d’Achille et Briséis, les dépeignant comme un couple presque aussi tragique qu’Hélène et son époux Ménlas, qui lutta pour la récupérer.

Le contraste saisissant entre la cour faite à Hélène par de nombreux prétendants jusqu’à ce qu’elle choisisse Ménlas, et l’assassinat brutal de la famille de Briséis suivi de son enlèvement, est ignoré par la plupart des auteurs.

Briséis n’était pas l’épouse d’Achille. Elle était une esclave, volée à sa patrie et achetée au prix du sang de ses parents et de ses frères. Elle est échangée entre Achille et Agamemnon comme n’importe quel autre butin de guerre, et à la mort d’Achille, la rumeur veut qu’elle ait été donnée à l’un de ses compagnons, sans avoir davantage son mot à dire sur son sort que sur son armure et ses autres possessions.

Achille et Briséis ne sont ni des amants ni un couple tragique. Leur histoire est bien plus sombre et plus sinistre. Achille, le célèbre héros grec, est un ravisseur et potentiellement un violeur, bien qu’il ne soit jamais clairement établi s’il a eu des rapports avec sa victime.

Au mieux, Briséis est victime du syndrome de Stockholm, un phénomène psychologique dans lequel une victime développe une dépendance à l’égard de son geôlier.

C’est un instinct fondamental de survie que de se lier d’amitié avec son capteur et de s’attirer ses bonnes grâces pour obtenir un meilleur traitement et peut-être prévenir les sévices, voire la mort.

Il n’existe tout simplement aucun scénario dans lequel la relation d’Achille avec Briséis puisse être réimaginée comme « romantique » ou tant soit peu bienveillante. Seul Patrocle, mentor, amant potentiel et écuyer d’Achille, lui témoigne compassion et bonté. Patrocle est peut-être le plus à même de comprendre sa position, qui n’est pas sans similitude avec la sienne.

Quelle que soit sa valeur ou sa force, il sera toujours le subordonné d’Achille, à la merci de ses caprices. C’est peut-être la raison pour laquelle il se lie d’amitié avec Briséis et, plus tard, outrepasse les instructions d’Achille.

Comment Briséis et Chryséis ont-elles provoqué une querelle ?

Achille, Patrocle et Briséis — œuvre historique représentant les héros grecs avec Briséis

Achille, Patrocle et Briséis

À peu près au même moment où Briséis fut arrachée à sa patrie par Achille, une autre jeune fille fut capturée. Son nom était Chryséis, fille de Chrysès, prêtre du dieu Apollon.

Chrysès en appelle à Agamemnon, cherchant à rançonner sa fille des mains du guerrier. Il offre au roi mycénien des présents d’or et d’argent, mais Agamemnon, déclarant que Chryséis est « plus belle que sa propre épouse » Clytemnestre, refuse de la libérer et insiste pour la garder comme concubine.

Lorsque les efforts de Chrysès pour sauver sa fille échouent, il prie Apollon de la délivrer de l’esclavage et de la lui rendre. Apollon, entendant les supplications de son disciple, envoie une peste sur l’armée grecque.

Finalement, vaincu, Agamemnon accepte à contrecoeur de rendre la jeune fille à son père. Il l’envoie, accompagnée du guerrier grec Ulysse, pour mettre fin à la peste. Dans un accès de dépit, Agamemnon exige que Briséis, la princesse prise par Achille, lui soit remise en remplacement et pour restaurer son honneur offensé.

« Va me chercher un autre prix, et tout de suite, sinon je serai le seul des Argiens à être privé de mon honneur. Ce serait une honte. Vous en êtes tous témoins, regardez — MON prix m’est arraché ! »

Achille aurait préféré tuer Agamemnon plutôt que de céder son prix, mais Athéna intervient, l’arrêtant avant qu’il ne puisse abattre l’autre. Il est furieux que Briséis lui ait été enlevée.

Il parle de l’aimer comme une épouse, mais ses protestations sont démenties plus tard par sa déclaration selon laquelle il aurait préféré que Briséis meure plutôt que de s’interposer entre lui et Agamemnon.

Lorsque Briséis lui est enlevée, Achille et ses Myrmidons se retirent et retournent sur le rivage près de leurs navires, refusant de participer davantage au combat.

Thétis, sa mère, vient trouver Achille pour discuter de ses options. Il peut rester et gagner honneur et gloire au combat, mais mourira vraisemblablement dans la guerre, ou se retirer discrètement en Grèce et quitter le champ de bataille, pour mener une longue vie sans événement notable. Achille refuse la voie pacifique, peu disposé à abandonner Briséis et l’occasion de gagner sa gloire.

Achille a pu développer de véritables sentiments pour Briséis, mais son attitude et ses comportements révèlent une part bien plus grande d’orgueil et d’hubris que d’affection désintéressée.

Lorsqu’il raconte l’histoire à Thétis, il mentionne à peine le nom de la jeune femme, un signe plutôt révélateur pour un homme qui parle avec sa mère de celle qu’il prétend porter dans son cœur.

Patrocle et Briséis : le couple improbable de la mythologie grecque

Bien qu’Achille** déclare son affection pour Briséis**, comparable au désir qu’éprouve Agamemnon de conserver Chryséis, son comportement raconte une tout autre histoire. S’il n’existe aucune preuve que l’une ou l’autre de ces femmes ait été physiquement abusée, aucune d’elles n’avait le moindre choix quant à son sort, ce qui fait de leur position celle de « victimes » plutôt que de participantes à un échange romantique.

Bien que Briséis n’apparaisse que peu de fois dans l’Iliade, elle, comme les autres femmes, exerce une influence considérable sur l’intrigue. Une grande partie du comportement d’Achille relève de la posture autour de sa fureur d’avoir été perçu comme méprisé par Agamemnon.

Tous les principaux chefs de la guerre de Troie ont été entraînés dans ce conflit contre leur propre gré, liés par le Serment de Tyndare. Tyndare, père d’Hélène et roi de Sparte, avait suivi le sage conseil d’Ulysse en faisant jurer à tous ses prétendants potentiels de défendre son mariage.

Ainsi, lorsque Pâris enlève Hélène, tous ceux qui l’avaient autrefois courtisée sont appelés à défendre son mariage. Plusieurs tentent, en vain, de se soustraire à l’accomplissement de leurs serments.

Achille avait été envoyé sur l’île égéenne de Skyros et déguisé en fille par sa mère Thétis car, selon une prophétie, il devait mourir héroïquement au combat.

Ulysse lui-même alla chercher Achille, incitant le jeune homme à se trahir en disposant plusieurs objets susceptibles d’intéresser de jeunes filles et quelques armes. Il fit alors retentir un cor de guerre, et Achille s’empara immédiatement d’une arme, prêt à combattre, révélant ainsi sa nature et son identité de guerrier.

Briséis assise sur une chaire — portrait de la princesse captive de l'Iliade

Briséis assise sur une chaire

Une foisAchille** engagé dans le combat**, lui et tous les chefs présents cherchèrent à gagner honneur et gloire pour leurs demeures et leurs royaumes, et espéraient sans doute aussi s’attirer les faveurs de Tyndare et de son puissant royaume. Par conséquent, le mépris dont Agamemnon fit preuve en arrachant Briséis à Achille constituait un défi direct à son statut et à sa place parmi les chefs présents. Il plaçait essentiellement Achille au-dessous de lui dans la hiérarchie, et Achille ne l’entendait pas ainsi. Il déclencha une crise de colère qui dura près de deux semaines et coûta la vie à de nombreux Grecs.

De Briséis, la mythologie grecque brosse un tableau romantique. Toutefois, lorsqu’on examine de plus près les événements et les circonstances, il devient clair que son rôle n’était nullement celui d’une héroïne tragique et stoïque, mais plutôt celui d’une victime des circonstances et de l’hubris et de l’arrogance des chefs de l’époque.

Pour Briséis, la guerre de Troie](/classical/heroic-age/trojan-war) et ses intrigues politiques allaient détruire sa vie. Elle fut d’abord enlevée par Achille, puis reprise par Agamemnon. Rien n’indique clairement qu’elle subit des sévices ou des avances non désirées de sa main. Cependant, considérant qu’Agamemnon était occupé à combattre, il est peu probable qu’il ait eu le loisir de profiter de son butin de guerre.

La position de Briséis apparaît le plus clairement non seulement dans les allers-retours qu’elle subit, mais aussi dans sa propre réaction à la mort de Patrocle. De toute évidence, à l’instar de l’écuyer et mentor d’Achille, Patrocle était perçu par les captives comme moins hostile.

Achille lui-même avait vraisemblablement assassiné sa famille, et dans la situation désespérée où elle se trouvait, réduite à l’état de butin de guerre et d’esclave, elle aurait cherché une alliance auprès de quiconque pouvait lui offrir un réconfort. Patrocle représentait le contrepoids plus calme et plus mûr au tempérament volatil d’Achille, offrant un contraste et peut-être une sorte de port dans la tempête où Briséis se trouvait plongée.

Dans son désespoir, elle semble s’être tournée vers la seule personne qui lui avait offert quelque espoir. LorsquePatrocle** est tué**, elle se lamente de sa mort, s’interrogeant à voix haute sur ce qui va advenir d’elle et déclarant qu’il avait promis de convaincre Achille de faire d’elle une femme honorable, en l’élevant au rang d’épouse. Achille l’aurait ainsi préservée d’être prise par un autre guerrier en l’épousant, comme cela s’était produit avec Agamemnon.

L’offre d’aide de Patrocle était généreuse, et il était vraisemblable qu’Achille y consentît, car il avait déjà déclaré son affection pour la jeune femme. Bien que rien ne puisse ressusciter sa famille et qu’elle n’eût plus personne dans son pays natal pour l’accueillir, Briséis aurait pu mener une vie relativement confortable en tant qu’épouse d’Achille.

Prise dans une situation difficile, avec peu de choix qui s’offraient à elle, Briséis aurait acceptéAchille** pour époux de plein gré**, plutôt que de rester esclave, un pion à échanger comme prix entre guerriers. Elle comprenait sa valeur en tant que femme désirable aux yeux des soldats et la précarité de sa position de simple concubine.

L’offre de Patrocle d’aider à convaincre Achille de la prendre pour épouse aurait consolidé sa place, lui aurait conféré l’honneur dont jouissaient les autres femmes de la maisonnée et l’aurait protégée contre le risque d’être cédée comme un prix à d’autres guerriers, à la merci de leurs désirs.

Lorsqu’elle apprend la mort de Patrocle, elle élève une lamentation, à la fois pour lui et pour elle-même :

« Et pourtant tu ne me l’aurais pas permis, quand le rapide Achille eut tué mon mari et saccagé la cité du divin Mynès, tu ne m’aurais pas permis de m’affliger, mais tu disais que tu ferais de moi l’épouse légitime du divin Achille, que tu m’emmènerais dans les navires vers Phthie, et que tu célébrerais mes noces parmi les Myrmidons. C’est pourquoi je pleure ta mort sans relâche. Tu as toujours été bon. »

La perte de Patrocle ne fut pas seulement un coup terrible pour Achille, qui l’aimait, mais aussi pour Briséis, pour qui la mort de Patrocle signifiait la catastrophe. Elle perdait non seulement le seul de ses ravisseurs qui avait montré une compréhension de sa situation et de la compassion à son égard, mais aussi celui qui lui avait offert un infime espoir pour l’avenir.

Hélène était-elle adultère ou victime comme Briséis et Chryséis ?

Achille et Briséis — peinture classique du guerrier grec et de sa captive

Achille et Briséis

Hélène de Sparte n’a pas plus de contrôle sur son destin que les autres, ce qui fait d’elle une victime supplémentaire des « héros » de la guerre de Troie. Priam** et Hélène partagent un moment étrange** où il la fait appeler à ses côtés alors qu’il se tient au sommet des remparts. Il demande à Hélène de lui désigner les Grecs sur le champ de bataille, la contraignant à agir comme espionne contre son propre peuple, sous peine de subir les conséquences d’un éventuel refus.

Hélène reconnaît sa position et se lamente de son absence :

« Et Hélène, l’éclat des femmes, répondit à Priam : “Je te révère tant, cher père, et te redoute aussi. Si seulement la mort m’avait plu alors, la mort sombre, ce jour où j’ai suivi ton fils vers Troy](/classical/geographia/asia-africa/phrygia/troy), abandonnant ma couche nuptiale, mes parents et mon enfant, mon enfant bien-aimé alors, aujourd’hui grandi, et la belle camaraderie des femmes de mon âge. La mort n’est jamais venue, et maintenant je ne peux que me consumer dans les larmes.” »*

Hélène reconnaît sa condition de prisonnière, soumise aux caprices des hommes qui l’entourent, et exprime son regret d’avoir perdu sa patrie et son enfant. Elle désigne bien les héros sur le champ de bataille : Ulysse, Ménlas, Agamemnon et Ajax le Grand. Elle mentionne également Castor, « dompteur de chevaux », et « le robuste boxeur Polydeuces », ne sachant pas qu’ils ont été tués au combat. Ainsi, Hélène tente subtilement d’obtenir des informations sur ces hommes disparus, mentionnant qu’ils sont « mes frères de sang, ma mère les a portés tous deux. »

[Le discours d’]Hélène** est subtil** et porte des nuances souvent négligées dans les lectures littérales et superficielles de l’épopée.

Nombre d’auteurs la considèrent comme une participante consentie à son propre enlèvement, séduite par Pâris plutôt que volée à son foyer. Puisque l’intérêt de Pâris fut d’abord éveillé par le don que lui fit Aphrodite de la main d’Hélène, l’implication est que si Hélène a jamais regardé Pâris avec tendresse, elle fut fortement influencée par la déesse.

La preuve ultime de la position d’Hélène** en tant que victime se révèle dans son discours à la déesse **Aphrodite, qui se déguise en vieille femme pour attirer Hélène au chevet de Pâris. Ménlas l’a blessé, et Aphrodite tente de contraindre Hélène à venir à ses côtés et à le réconforter dans sa blessure.

« Être insensé, ma déesse, oh, quoi encore ? Lustant de me perdre encore une fois ? Où vas-tu me chasser cette fois ? Vers quelque autre pays grand et luxueux ? As-tu là-bas un mortel favori, toi aussi ? Mais pourquoi maintenant ? Parce que Ménlas](/stories/menelaus-in-the-odyssey-king-of-sparta-helping-telemachus) a vaincu ton beau Pâris](/classical/heroic-age/heroes-2/paris), et haïssable comme je suis, il désire me ramener ? Est-ce pourquoi tu m’incites ici auprès de moi avec toute la ruse immortelle dans ton cœur ? Eh bien, déesse, va vers lui toi-même, reste à ses côtés ! Abandonne la voie sacrée des dieux et deviens mortelle ! Ne remets jamais les pieds sur le mont Olympe, jamais ! Souffre pour Pâris, protège Pâris, pour l’éternité, jusqu’à ce qu’il fasse de toi son épouse légitime, ou son esclave. Non, je ne retournerai plus jamais. Ce serait malfait, honteux de partager à nouveau la couche de ce lâche. »

Les trois jeunes filles de la guerre de Troie, Hélène, Briséis et Chryséis, sont des héroïnes à part entière, bien qu’elles soient souvent négligées dans la glorification des héros masculins de l’épopée.

Chacune d’elles est confrontée à des circonstances impossibles et se dresse pour affronter son destin avec dignité. Leur deuil ne reçoit qu’une note de bas de page dans l’histoire de la littérature, mais il constitue peut-être l’émotion la plus authentique et la plus humaine de toute la narration épique.

Briséis rendue à Achille — œuvre représentant le retour de Briséis après la mort de Patrocle

Briséis rendue à Achille

[L’amertume d’]Hélène** envers **Aphrodite, les efforts déployés par le père de Chryséis pour la récupérer des mains de ses ravisseurs, et le chagrin qu’exprime Briséis à la mort de Patrocle révèlent tous la désespoir auquel chacune fut confrontée et l’injustice qu’elles subirent en tant que femmes dans la mythologie grecque.

Créé : 16 février 2024

Modifié : 3 janvier 2025