La mort de Patrocle dans l'Iliade
Patrocle — La mort par hubris
La mort de Patrocle constitue l’une des scènes les plus poignantes et les plus puissantes de l’Iliade. Elle révèle la vanité des mortels qui s’efforcent de s’opposer aux dieux et le prix de l’imprudence. L’insouciance et l’arrogance sont des thèmes récurrents dans toute l’épopée. Les hommes mortels font souvent preuve de ces faiblesses tandis que les dieux, le destin et ce qu’Homère nomme souvent la « perdition » ourdissent leurs desseins contre eux.
Achille s’est acquis une vie brève qui s’achèvera au combat par son intempérance. Il est impétueux et passionné, souvent insensible et impulsif. Patrocle, bien que plus sage, ne guère mieux se comporte. Il a provoqué sa propre mort en exigeant d’abord de porter l’armure d’Achille, puis en ôtant la vie au fils d’un dieu. Même Hector, le meurtrier de Patrocle, finira par succomber à sa propre hubris et à son arrogance. Bien que Zeus ait décrété la défaite des Troyens, Patrocle tombera au combat, entraînant Achille de retour dans une bataille fatale qui scellera son destin. Finalement, Hector paiera également de sa vie.
Dans son enfance, Patrocle aurait tué un autre enfant au cours d’une querelle lors d’un jeu. Pour le soustraire aux conséquences de son acte et lui offrir une chance de recommencer ailleurs, son père, Ménétios, l’envoya auprès du père d’Achille, Pélée. Dans cette nouvelle demeure, Patrocle fut nommé écuyer d’Achille. En tant qu’aîné et plus sage des deux garçons, Achille se fit son mentor et son protecteur. Ils grandirent ensemble, Achille veillant sur Patrocle. Bien que Patrocle fût considéré comme un rang au-dessus d’un simple serviteur, s’acquittant de tâches subalternes, Achille le prit sous son aile.
Patrocle était le plus fidèle et le plus loyal des compagnons d’Achille. La nature exacte de la relation entre les deux hommes fait l’objet de débats. Certains auteurs postérieurs les ont dépeints comme des amants, tandis que des érudits modernes les présentent comme des amis très proches et loyaux. Quelle que fût la nature de leur lien, il est manifeste qu’ils dépendaient l’un de l’autre et se faisaient une confiance absolue. Achille se montrait beaucoup plus empathique et attentionné envers Patrocle qu’envers aucun de ses autres compagnons. C’est peut-être uniquement pour l’amour de Patrocle qu’il aurait fait de meilleurs choix.
Patrocle, de son côté, était farouchement loyal et souhaitait voir Achille triompher. Lorsqu’Achille se sentit déshonoré par Agamemnon, il jura de ne pas reprendre part au combat tant que ses propres navires ne seraient pas menacés. Son refut laissa les Grecs se battre seuls. Agamemnon avait insisté pour prendre une esclave, Briséis, à Achille afin de remplacer sa propre concubine. Achille avait réduit Briséis en esclavage après avoir envahi Lyrnessos et massacré ses parents et ses frères. Il considérait comme un affront personnel qu’on lui retirât son butin de guerre, et il refusa de porter secours au chef des Grecs, Agamemnon, au combat.
Les Troyens pressaient durement les Grecs et étaient parvenus aux navires lorsque Patrocle vint trouver Achille en larmes. Achille se moque de lui, le comparant à un enfant « accroché aux pans du vêtement de sa mère. » Patrocle l’informe qu’il pleure la perte des soldats grecs et leurs souffrances. Il supplie Achille de lui permettre de emprunter son armure et d’aller affronter les Troyens afin de donner aux soldats un répit. Achille accepte à contrecœur, ignorant que cette bataille sera fatale à Patrocle.
Pourquoi Hector a-t-il tué Patrocle dans l’Iliade ?
La détermination et la bravoure de Patrocle lui ont valu des ennemis parmi les Troyens. Ayant revêtu l’armure d’Achille, il se précipite au combat, repoussant les Troyens. Les dieux jouent chaque camp contre l’autre. Zeus a décrété que Troie tomberait, mais non sans que les Grecs ne subissent de lourdes pertes.
Son propre fils mortel, Sarpédon, se trouve parmi les soldats troyens lorsque Patrocle les chasse des navires. Dans une frénésie de gloire et de soif de sang, Patrocle se met à massacrer tous les Troyens qu’il rencontre en représailles de ses compagnons tombés. Sarpédon tombe sous sa lame, provoquant la fureur de Zeus.
Le dieu intervient, insufflant à Hector, le chef des forces troyennes, une lâcheté passagère qui le pousse à se replier vers la cité. Encouragé, Patrocle le poursuit. Il désobéit ainsi à l’ordre d’Achille de seulement repousser les Troyens loin des navires.
Patrocle parvient à tuer le conducteur du char d’Hector. Dans la confusion qui s’ensuit, le dieu Apollon blesse Patrocle, et Hector se hâte de l’achever, lui enfonçant une lance dans le ventre. Dans ses dernières paroles, Patrocle prédit à Hector sa propre fin prochaine.
La réaction d’Achille à la mort de Patrocle
Lorsqu’Achille apprend la mort de Patrocle, il frappe le sol, poussant un cri inhumain qui fait surgir sa mère, Thétis, de la mer pour le réconforter. Thétis trouve Achille se lamentant sur la mort de Patrocle, furieux et accablé de douleur. Elle le presse d’attendre un seul jour avant de se venger d’Hector. Ce délai lui donnera le temps de faire fabriquer par le forgeron divin une armure pour remplacer celle que Patrocle portait et qu’Hector a saisie. Achille accepte, bien qu’il se rende sur le champ de bataille, se montrant suffisamment longtemps pour terrifier les Troyens encore aux prises autour du corps de Patrocle et les mettre en fuite.
Le tournant de la bataille
En vérité, la guerre fut gagnée grâce à la mort de Patrocle. Le drame et l’histoire de l’Iliade ont conduit jusqu’au moment de sa mort et à la vengeance qui s’ensuivit. Achille, furieux et accablé par la perte de son compagnon, revient au combat. S’il a pour objectif de mettre en déroute les Troyens, il porte désormais dans la bataille une vendetta personnelle. Il est résolu à tuer Hector.
L’arrogance même d’Hector cause sa perte. Son conseiller, Polydamas, lui déclare qu’il serait sage de se replier derrière les murs de la cité en prévision d’une nouvelle attaque achéenne. Polydamas a offert à Hector de sages conseils tout au long de l’Iliade. Dès le début, il avait fait observer que l’orgueil et l’imprudence de Pâris étaient à l’origine de la guerre et recommandait de rendre Hélène aux Grecs. Bien que nombre de soldats acquiescent en silence, le conseil de Polydamas est ignoré. Lorsqu’il recommande la retraite derrière les remparts, Hector refuse une fois de plus. Il est résolu à poursuivre le combat et à remporter la gloire pour lui-même et pour Troie. Il eût été plus sage de suivre le conseil de Polydamas.
Achille, pleurant la mort de Patrocle, se prépare au combat. Thétis lui apporte l’armure nouvellement forgée. L’armure et le bouclier sont longuement décrits dans le poème, mettant en contraste la laideur de la guerre avec la beauté de l’art et du monde plus vaste dans lequel elle s’inscrit. Tandis qu’il s’apprête, Agamemnon vient le trouver et réconcilie leur différend. L’esclave capturée, Briséis, est rendue à Achille, et leur querelle est enterrée. Thétis assure Achille qu’elle veillera sur le corps de Patrocle et le maintiendra intact et préservé jusqu’à son retour.
Qui est responsable de la mort de Patrocle dans l’Iliade ?
Bien qu’Hector ait porté le coup fatal, on peut soutenir que Zeus, Achille, ou même Patrocle lui-même, est en définitive responsable de sa mort. Zeus a décrété que Patrocle tomberait sous les coups d’Hector après que Patrocle eut tué son propre fils sur le champ de bataille. Le dieu a orchestré les événements qui ont placé Patrocle à portée de la lance d’Hector.
Bien entendu, Hector a porté le coup fatal en vengeance à la fois des soldats troyens massacrés par Patrocle et de son propre conducteur de char.
Était-ce véritablement la faute de l’un ou l’autre si Patrocle est mort ?
C’est là un sujet de débat. Patrocle a désobéi aux ordres d’Achille en se lançant à la poursuite des Troyens en fuite. S’il avait cessé d’attaquer, comme il l’avait promis à Achille, une fois les navires sauvés, il aurait peut-être survécu. S’il ne s’était pas acharné sur les Troyens en retraite, les massacrant sans discernement, il n’aurait peut-être pas attiré sur lui la colère de Zeus. Son propre orgueil et sa soif de gloire ont causé sa perte.
Enfin, si Achille s’était joint au combat dès le début, Patrocle ne serait peut-être pas mort. Sa querelle avec Agamemnon au sujet de l’esclave Briséis l’a poussé à bouder et à refuser de participer à la guerre. Au lieu de mener ses soldats au combat, il a laissé Patrocle y aller à sa place, porter son armure et en payer le prix ultime.
Comme dans la plupart des épopées grecques, l’Iliade illustre la folie de la quête de gloire et de la prédilection pour la violence plutôt que pour la sagesse et la stratégie. Une grande part du carnage et de la misère aurait pu être évitée si les protagonistes avaient écouté des têtes plus froides et laissé la sagesse et la paix prévaloir, mais il n’en fut rien. Après la mort de Patrocle, Achille s’avance sur le champ de bataille, prêt à se venger d’Hector. Il pourchasse les Troyens et Hector avec une fureur implacable.
Sachant que la rage d’Achille entraînera la chute des Troyens, Zeus lève son décret interdisant l’intervention divine dans la bataille, permettant aux dieux d’intervenir s’ils le souhaitent. Collectivement, ils choisissent plutôt de prendre place sur les montagnes bordant le champ de bataille pour observer comment les mortels se débrouillent par eux-mêmes.
L’heure est venue pour Achille d’affronter son destin. Il a toujours su que seule la mort l’attendait à Troie. Dès les premiers vers de l’Iliade, il avait le choix d’une vie longue, bien que obscure, à Phthie. Combattre à Troie ne pouvait mener qu’à sa perte. Avec la mort de Patrocle, sa résolution est prise. Tout au long de l’épopée, Achille progresse peu en tant que personnage ou en tant qu’homme. Ses emportements passionnés et son impulsivité demeurent intacts tandis qu’il se précipite dans la bataille finale. Il se met à massacrer les Troyens, sans se laisser arrêter même par l’intervention des dieux.
Pas même un dieu ne saurait le détourner de son but ultime. Il poursuit l’assaut contre l’armée troyenne, tuant un nombre tel qu’il provoque la colère d’un dieu fleuve, qui l’attaque et manque de peu de le tuer. Héra intervient, enflammant les plaines et faisant bouillir le fleuve jusqu’à ce que le dieu cède. Achille revient, toujours animé de son dessein.
De retour vers la cité, Achille repousse tous les soldats jusqu’à ce qu’Hector demeure seul sur le champ de bataille. Honteux de la défaite que son outrecuidance a provoquée, Hector refuse de se replier dans la cité avec les autres. Voyant Achille approcher et se sachant perdu, il s’enfuit, faisant quatre fois le tour de la cité avant de se retourner pour combattre, aidé, le croit-il, par son ami et allié Déiphobe.
Malheureusement pour Hector, les dieux jouent encore des tours. Le faux Déiphobe n’est autre qu’Athéna déguisée. Une fois sa lance lancée et ayant manqué Achille, il demande sa lance à Déiphobe, pour s’apercevoir que son ami a disparu. Il a été dupé.
Achille connaît chaque point faible de l’armure volée et utilise cette connaissance pour transpercer Hector à la gorge.
Dans ses dernières paroles, Hector supplie que son corps soit rendu aux siens, mais Achille refuse. Il attache le malheureux Troyen à l’arrière de son char et traîne triomphalement le cadavre dans la poussière. Patrocle est vengé, et Achille permettra enfin que son corps soit incinéré afin que son ami repose en paix.
Les funérailles
Achille continue de mutiler le corps d’Hector, le traînant derrière son char autour du tombeau de Patrocle, pendant douze jours supplémentaires. Enfin, Zeus et Apollon interviennent, chargeant Thétis de convaincre Achille d’accepter une rançon pour le corps. Achille se laisse à contrecœur persuader et permet aux Troyens de récupérer le cadavre d’Hector pour lui offrir des funérailles et une sépulture dignes de ce nom. Les combats cessent pendant douze jours tandis que les Troyens pleurent leur héros déchu. Désormais, Patrocle et Hector reposent tous deux.
Bien que l’Iliade s’achève avant la chute définitive de Troie et la mort d’Achille, son dénouement anticlimatique n’en est pas moins approprié. La chute et la mort sont inscrites dans le destin et adviendront, mais la transformation d’Achille après la mort de Patrocle était moins prévisible. Au commencement de l’épopée, Achille est un homme fier, impulsif et égocentrique ; il n’acquiert de la sympathie que lorsque Priam vient négocier auprès de lui la restitution du corps d’Hector.
Priam mentionne Pélée, le propre père d’Achille. Achille réalise alors qu’il a condamné son père Pélée à subir le même sort que Priam. Son père le pleurera lorsqu’il ne reviendra pas de Troie, tout comme Priam pleure Hector.
C’est cette sympathie et la reconnaissance de la douleur d’autrui qui le convainquent de rendre le corps du meurtrier de son ami. En fin de compte, Achille passe d’un être mû par une colère égoïste à un homme qui a découvert son propre sens de l’honneur.

