Smerbe, fils du roi Arthur
Smerbe est le fils légendaire du roi Arthur selon certains témoignages médiévaux. Il n’existe presque plus aucun récit le concernant, mais il occupe une place assez remarquable dans les sources généalogiques écossaises relatives à Arthur. Cet article examinera la nature de ces sources, ce qu’elles révèlent sur Smerbe, et la question de son historicité.
Qui était Smerbe ?
Smerbe est un fils du roi Arthur qui figure comme ancêtre dans les généalogies du Clan Campbell et du Clan Arthur d’Écosse. Il s’agissait de deux clans éminents d’Écosse durant une grande partie de la période médiévale et au-delà, en particulier le Clan Campbell.
Il ne subsiste aucun roman courtois consacré à Smerbe, bien qu’il y eût prétendument autrefois de nombreux récits relatant ses exploits. Les documents conservés ne révèlent que quelques détails de son existence.
Le plus ancien document connu mentionnant Smerbe est probablement le manuscrit dit MS 1467. Son appellation provient de l’année à laquelle on pensait qu’il avait été rédigé, bien qu’il soit aujourd’hui considéré comme antérieur à cette même décennie, peut-être dès c. 1400.
Dans ce manuscrit, Smerbe apparaît sous la forme « Meirbi ». Il est le fils d’Arthur, fils d’Iubair. Ce dernier nom est universellement reconnu comme une variante d’« Uther », le nom traditionnel du père du roi Arthur. En outre, le manuscrit ajoute les mots « roi du monde » après ce nom, confirmant son statut de souverain éminent.
Son fils dans ce document se nomme « Eirenaia », que certains considèrent comme une forme altérée de « Ieremaia », c’est-à-dire Jérémie. D’autres interprètent ce nom comme « Eirenaig », qui désignerait en réalité un « Irlandais ».
Smerbe apparaît dans de nombreuses autres sources écossaises, quoique le plus souvent comme un simple nom dans la généalogie du Clan Campbell et du Clan Arthur. Il était manifestement une figure importante pour ces clans écossais, car il constituait le chaînon entre leurs lignées et le légendaire roi Arthur.
Le nom de Smerbe
Le nom de Smerbe revêt diverses formes dans les sources. Comme nous l’avons vu, la plus ancienne attestation, au XVe siècle, donne la forme « Meirbi ». Toutefois, dans un texte du siècle suivant, dû à l’historien écossais George Buchanan, son nom apparaît sous la forme « Mervin ».
Parmi les autres graphies, citons « Merbis », « Smeirbi », « Smerevie », « Smerbe » et d’autres variantes. Une version tardive porte la forme plutôt spectaculaire de « Smereviemore ». La forme « Smerbe » est couramment employée dans les sources modernes, notamment dans le A Welsh Classical Dictionary de Peter Bartrum, ce qui justifie son utilisation ici, bien qu’elle ne soit pas la graphie la plus anciennement attestée.
La famille de Smerbe
Comme nous l’avons vu, le père de Smerbe était le roi Arthur. Cependant, la tradition relative à sa mère est beaucoup moins simple et plus intéressante.
La mère de Smerbe
La mère de Smerbe, fils d’Arthur, aurait été une femme nommée Elizabeth, présentée comme la fille d’un roi de France non identifié. Nous trouvons cette tradition, par exemple, dans l’ouvrage du XVIIe siècle de Duncanson, An Accompt of the Genealogie of the Campbells.
« Arthor maried to his second wife Elizabeth daughter to the King of ffrance (his first wife having died barren) of whom he begot Smereviemore. »
Le Smereviemore mentionné ici n’est autre que Smerbe. Selon ce témoignage, Smerbe n’était pas issu de la première épouse d’Arthur, mais de sa seconde femme, nommée Elizabeth. Or, le fait le plus frappant est que la tradition arthurienne donne généralement à Arthur une épouse nommée Guenièvre, et non Elizabeth.
Certes, on pourrait interpréter Elizabeth comme l’épouse qui succéda à Guenièvre, mais cette dernière est généralement représentée comme vivant encore jusqu’à la fin du règne d’Arthur, lors de la bataille de Camlann. Il est manifeste que cette tradition présente quelque chose d’inhabituel et, en apparence, de problématique.
Les multiples Guenièvres
Il convient de garder à l’esprit que la tradition galloise attribue à Arthur trois épouses, bien que toutes portent le nom de « Gwenhwyfar » (la forme galloise du plus familier « Guenièvre »).
Il semble hautement improbable qu’Arthur ait réellement eu trois épouses portant le même nom. Il est bien plus vraisemblable que « Gwenhwyfar » constituait une sorte de nom de trône, employé spécifiquement par les épouses d’Arthur. Certaines indices laissent penser que le véritable nom de Gwenhwyfar fille de Gogfran, par exemple, pourrait bien avoir été Abalcem.
Dès lors, il est tout à fait possible qu’Elizabeth fût simplement le nom de naissance de l’une des reines qui adoptèrent le nom de trône « Gwenhwyfar ». Cette hypothèse est d’ailleurs confortée par le fait que les romans arthuriens non gallois ont tendance à faire du père de Guenièvre un roi de Bretagne armoricaine en France, un souverain nommé Leodegrance. Bien entendu, cette interprétation est rendue complexe par le fait que ces romans ne mentionnent qu’une seule Guenièvre.
En tout état de cause, si l’on part de la probabilité que l’Elizabeth de cette tradition correspond à l’une des Gwenhwyfar mentionnées dans la tradition galloise, où faudrait-il la situer dans la vie d’Arthur ?
Il semblerait que la reine associée à Arthur durant la plus grande partie de sa carrière fût Gwenhwyfar fille de Gogfran. Parmi les trois, c’est elle qui apparaît le plus prominently dans la tradition galloise. L’Elizabeth de la tradition écossaise ne saurait presque certainement être identifiée à cette Gwenhwyfar, car son père Gogfran était étroitement associé au sud-est du Pays de Galles, non à la France.
Cette conclusion est renforcée par le fait qu’Elizabeth est présentée comme la seconde épouse d’Arthur, plutôt que comme étant simplement sa femme. Cela corrobore l’idée qu’elle ne doit pas être confondue avec la fille de Gogfran, la reine la plus célèbre d’Arthur.
Gwenhwyfar fille de Gwythyr
En réalité, une candidate au nom d’Elizabeth s’impose comme de loin la plus probable. Il s’agit de Gwenhwyfar fille de Gwythyr. Les raisons en sont doubles. Premièrement, Gwythyr est vraisemblablement identifiable à un personnage qui apparaît dans la Vie de saint Paul Aurélien, un texte du IXe siècle.
Le personnage en question se nomme Withur et est présenté comme un souverain de Bretagne armoricaine, en France. Le récit se déroulant au VIe siècle, il correspond chronologiquement à Gwythyr. De plus, comme nous l’avons vu, la tradition romanesque arthurienne situe le père de Guenièvre en Bretagne armoricaine, ce qui étaye l’identification de Withur et Gwythyr.
Toutefois, un autre détail renforce cette identification. Comme nous le verrons, Smerbe aurait vu le jour en Écosse. Il semble pour le moins inhabituel que la fille d’un roi de France se soit trouvée aussi loin au nord. Or, la tradition galloise présente Gwythyr comme étant actif (du moins par moments) dans l’extrême nord, près de la frontière entre l’Angleterre et l’Écosse.
Gwythyr constitue donc le candidat évident pour le roi de France dont la fille se trouvait auprès d’Arthur en Écosse, où elle mit au monde Smerbe.
Certains antiquaires ont émis l’hypothèse que le roi de France mentionné dans cette tradition pourrait être le roi Clotaire Ier des Francs, mais cette identification ne repose sur aucun fondement sérieux.
Les frères et sœurs de Smerbe
Les frères et sœurs de Smerbe (dont beaucoup étaient probablement des demi-frères et demi-sœurs) comprenaient les suivants :
Les descendants de Smerbe
Smerbe n’est mentionné que comme ayant un seul enfant. Cependant, le nom de cet enfant varie selon les manuscrits qui traitent de sa descendance. Comme nous l’avons vu plus haut, ce personnage se nomme « Eirenaia » dans le plus ancien manuscrit attestant cette tradition, le MS 1467.
Fait intéressant, les manuscrits ultérieurs fournissent ce qui semble être un nom totalement différent pour ce personnage. Il apparaît sous les formes « Feradoig », « Fearadoig », « Fearadaigh » et même « Ferither ». Ces graphies semblent trop éloignées d’« Eirenaia » pour n’en être que de simples altérations.
Cela accrédite l’interprétation d’« Eirenaia » comme une forme corrompue d’« Eirenaig » plutôt que d’« Ieremaia ». Alors que ce dernier est un nom, le premier n’est qu’un titre signifiant « Irlandais ». En d’autres termes, le MS 1467 désigne ce fils de Smerbe comme « l’Irlandais », tandis que les sources ultérieures nous fournissent son véritable nom.
La raison pour laquelle ce fils de Smerbe était qualifié d’« Irlandais » est vraisemblablement qu’il fut le premier membre de la lignée ancestrale consignée dans le manuscrit à avoir du sang irlandais. Après tout, Uther, Arthur et Smerbe lui-même étaient tous des Bretons. Cependant, à partir du fils de Smerbe, tous les noms sont irlandais.
Cela suggère que Smerbe épousa une princesse irlandaise, fait qui est d’ailleurs explicitement corroboré par un document que nous allons maintenant examiner en détail.
La carrière de Smerbe
Les sources disponibles ne consignent que très peu d’éléments sur la carrière de Smerbe. Le récit le plus complet de sa vie figure dans Ane Accompt of the Genealogie of the Campbells, rédigé par Raibeart Duncanson dans les années 1670. Selon cette source,
« Smereviemore… though he did not succeed to his father’s crown in regaird he was lurking and unknown, but Constantin, the son of Cartill one of the Captains in King Arthor’ s army, was chosen to succeed him, yet was a great and famous person of whom diverse and strange things are spoken in the Irish traditions; it is said that he was born in Dumbarton on the south syde thereof, in a place called the redd hall or in Irish Tour in Talla Dherig that is the Tower of the redd hall or redd house, he was called to his agnomen or by-name the foot of the forrest because he was a wild undauntoned person. He was maried to a sister of King Aiden the King of Scotland. »
Cette source révèle plusieurs informations notables, bien qu’elle ne fournisse pas un récit chronologique détaillé de sa carrière.
L’absence de succession au roi Arthur
La première chose à noter est que Smerbe, dit-on, ne succéda pas à son père sur le trône. La raison invoquée est qu’il était « lurking and unknown » (caché et inconnu). Le sens exact de cette expression demeure incertain. Il est grandement regrettable qu’un récit plus complet de la légende de ce personnage arthurien ne nous soit pas parvenu.
L’affirmation selon laquelle il était « caché et inconnu » ne visait évidemment que le début de sa vie, lors de la fin du règne d’Arthur, au moment où un successeur fut désigné. Nous pouvons le déduire du fait que Smerbe est décrit comme « un personnage grand et célèbre ». De toute évidence, il ne resta pas « caché et inconnu » toute sa vie.
Uniquement comme roi suprême
En réalité, il est tout à fait possible que Smerbe ait fini par succéder au trône de son père. Le Ane Accompt de Duncanson explique que Constantin, et non Smerbe, fut choisi pour succéder à Arthur. Or, d’après de nombreuses autres versions des légendes arthuriennes, remontant à l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, nous savons que ce Constantin n’était autre que Constantin, fils de Cador, roi de Cornouailles.
Arthur lui-même n’est pas présenté, dans la version la plus ancienne de cette histoire, comme un roi de Cornouailles (bien qu’il soit apparenté à cette dynastie). Ainsi, lorsque Constantin lui succéda, il le fit spécifiquement en tant que roi suprême des Bretons, et non comme roi du territoire personnel d’Arthur. Il régnait sur la Cornouailles depuis son père Cador, mais il était le successeur d’Arthur en tant que roi suprême auquel les autres souverains bretons étaient subordonnés.
Ce concept apparaît dès le plus ancien témoignage sur la carrière d’Arthur, l’Historia Brittonum. Arthur y est décrit comme le chef d’une alliance de rois. Constantin remplissait donc, selon la légende arthurienne, cette même fonction.
Par conséquent, lorsque Duncanson affirme que Constantin succéda à Arthur à la place de Smerbe, cela ne signifie pas que Smerbe ne fut jamais roi. Cela signifie simplement qu’il ne devint pas le roi suprême après Arthur.
Il demeure tout à fait possible qu’il ait succédé à la royauté du territoire ou du royaume personnel d’Arthur. Néanmoins, puisque le récit prétend qu’il ne succéda pas à Arthur comme roi suprême parce qu’il était « caché et inconnu », il est fort probable qu’il n’hérita pas du royaume d’Arthur immédiatement. Sinon, il n’aurait pas été inconnu à ce moment-là.
Successeur d’Arthur comme roi
Le fait que Smerbe ait très probablement succédé à la royauté du royaume personnel d’Arthur, bien que vraisemblablement pas au moment où le nouveau roi suprême fut désigné, est fortement corroboré par l’affirmation selon laquelle il devint « un personnage grand et célèbre dont les traditions irlandaises rapportent des faits divers et étranges ».
En outre, le récit de Duncanson précise que Smerbe épousa la sœur du roi Aidan, roi d’Écosse. Il s’agirait du roi Aedan de Dal Riada, l’un des souverains les plus puissants du nord de la Bretagne dans la seconde moitié du VIe siècle. L’idée que Smerbe ait épousé la sœur d’Aedan serait hautement improbable s’il n’avait pas été roi lui-même.
La naissance de Smerbe
Le passage de Duncanson nous livre également des renseignements sur le lieu de naissance de Smerbe. Il y est dit qu’il naquit à Dumbarton, également connue sous le nom d’Alclud. Cette localité se situe sur la Clyde, en Écosse.
Les informations fournies sont plus précises encore. Nous apprenons qu’il naquit sur la rive sud de Dumbarton. Étant donné que le rocher de Dumbarton est un site relativement restreint, il s’agirait d’une indication remarquablement précise.
L’endroit exact où Smerbe vit le jour se nomme Tour in Talla Dherig, ou la Maison de la Salle Rouge. C’est un site obscur, bien qu’il apparaisse ailleurs dans la littérature irlandaise comme un lieu associé au rocher de Dumbarton. Il est également régulièrement rattaché au roi Arthur dans la poésie adressée aux Campbell.
Un roman arthurien irlandais antérieur à 1450 situe également la cour d’Arthur en ce lieu. La Salle Rouge pourrait être identique à la Tour Rouge, une partie du château de Dumbarton dont des réparations sont attestées au XVe siècle.
La présence d’Arthur à Dumbarton
L’idée qu’un fils du roi Arthur soit né au rocher de Dumbarton n’a rien d’inhabituel. Arthur est étroitement associé à cette région dans de nombreuses autres traditions. En fait, dans le poème Pa Gur, qui pourrait dater de c. 900, Arthur est présenté comme livrant bataille à Édimbourg, non loin de Dumbarton.
Plus tard, dans l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, rédigée vers 1137, le roi Arthur mène une campagne suffisamment proche de Dumbarton pour y laisser son neveu malade peu après la bataille. Il pourrait s’agir de la même bataille d’Édimbourg mentionnée dans Pa Gur.
Le fait que Geoffroy décrive Arthur y laissant son neveu indique que, même si ce n’était pas l’un de ses palais, le souverain du lieu était en bons termes avec Arthur. Par conséquent, d’après la tradition arthurienne, au moins depuis Geoffroy de Monmouth, Arthur aurait fort bien pu engendrer un enfant en cet endroit, qu’il y exerçât ou non le pouvoir direct.
Un personnage farouche et indomptable
L’information suivante concernant Smerbe est qu’« il était appelé par son agnomen ou surnom le pied de la forêt, parce qu’il était un personnage farouche et indomptable ».
Selon ce témoignage, Smerbe était donc surnommé « le pied de la forêt ». La raison en était sa nature farouche et indomptable. Cela pourrait bien indiquer une activité guerrière, pour laquelle il passa pour particulièrement brave et courageux. La forêt en question est vraisemblablement la Forêt calédonienne mentionnée par les Romains, ou le Celydon Wood tel qu’il apparaît dans la tradition galloise médiévale.
Cette forêt couvrait une grande partie de la région frontalière entre l’Angleterre et l’Écosse. Cela concorde avec le fait que Smerbe naquit à Dumbarton et fut l’ancêtre du Clan Campbell d’Écosse.
Il pourrait être tentant d’interpréter ces informations sur la nature farouche de Smerbe et son association à une forêt comme le signe qu’il était un insensé, à l’instar de Myrddin Wyllt ou d’autres « hommes sauvages » réputés avoir vécu dans la forêt.
Cependant, le fait que Smerbe soit décrit comme « un personnage grand et célèbre » qui épousa la sœur du puissant roi Aedan rend cette interprétation peu probable. Le considérer comme un chef militaire de cette région s’avère plus cohérent lorsque l’on prend en compte l’ensemble de ces éléments.
Le mariage avec la sœur du roi Aedan
Examinons à présent plus en détail le dernier renseignement fourni par le récit de Duncanson sur Smerbe. Comme nous l’avons déjà noté, Smerbe aurait épousé la sœur du roi Aedan. Celui-ci était roi de Dal Riada et l’un des souverains les plus éminents du nord dans les dernières décennies du VIe siècle et les premières du VIIe.
Aedan entama son règne en 574 et mourut vers 609. Son père, le roi Gabran, est mentionné comme mourant vers 560. L’intervalle entre la mort de Gabran et le début du règne d’Aedan fut rempli par le règne du cousin d’Aedan.
Si Smerbe épousa la sœur d’Aedan, il contracta ainsi une alliance matrimoniale avec l’une des dynasties les plus puissantes de la Bretagne de la fin du VIe siècle.
La chronologie de la vie de Smerbe
Maintenant que nous avons établi la carrière de Smerbe, que pouvons-nous dire de la chronologie de sa vie ? Par exemple, à quel moment du règne d’Arthur est-il né ?
La tradition consignée par Duncanson affirme que Smerbe était le fils de la seconde épouse d’Arthur, et que la première épouse d’Arthur mourut stérile, c’est-à-dire sans enfant. Cela ne s’accorde guère avec le reste de la tradition arthurienne.
Les indices chronologiques relatifs aux différents fils d’Arthur (en particulier Gwydre, Amhar, Duran et Llacheu — voir leurs articles respectifs) indiquent qu’Arthur commença à les engendrer dès le début de son règne, sur une période d’une vingtaine d’années ou davantage.
Il est donc très peu probable (bien que non impossible) qu’ils soient tous issus de la même mère. Ils furent presque certainement mis au monde par deux femmes différentes. Il est vrai que, sur la seule base de ces indices, on pourrait conclure qu’ils étaient les fils de la deuxième et de la troisième épouse d’Arthur, plutôt que de la première et de la deuxième.
Les indices du Petit Bruit
Cependant, le récit arthurien intitulé Le Petit Bruit, daté de 1309, indique fortement qu’Arthur eut des enfants au moment même de la bataille de Camlann. Il le fait en représentant le fils d’Arthur, Morgan, comme étant instruit par Gauvain, qui n’aurait lui-même été qu’un jeune adulte au moment de cette bataille.
Ce Morgan devait donc être le fils d’une autre épouse encore, naturellement la troisième. Dès lors, les autres enfants, antérieurs, devaient logiquement être les fils de la première et de la deuxième épouse.
Ainsi, l’ensemble de la tradition arthurienne contredit l’idée que l’une quelconque des trois épouses d’Arthur soit morte sans jamais avoir eu d’enfants. Cela ne signifie toutefois pas que la tradition rapportée par Duncanson soit dépourvue d’explication.
Des enfants après Camlann
Deux faits majeurs de la tradition galloise jouent un rôle déterminant dans la compréhension de Smerbe.
Le premier est que la tradition galloise suggère fortement qu’Arthur survécut à la bataille de Camlann, bien que celle-ci porta un coup sévère à son autorité. Cela transparaît, par exemple, dans les Triades galloises et dans une mise en parallèle de Preiddeu Annwn avec la Vie de Merlin.
Le second fait est que les quatre fils attribués à Arthur dans la tradition galloise — Gwydre, Amhar, Duran et Llacheu — sont tous présentés comme mourant à la bataille de Camlann ou avant celle-ci. Ainsi, après la bataille de Camlann, Arthur se retrouva sans aucun héritier. Il aurait donc été fortement motivé à trouver une autre épouse afin de lui donner un successeur.
C’est là l’explication la plus naturelle de l’affirmation de Duncanson concernant l’épouse d’Arthur morte sans enfant. Elle n’était pas stérile au sens où elle n’aurait jamais eu d’enfants (ce qui, comme nous l’avons vu, contredirait d’autres traditions arthuriennes), mais elle mourut sans descendance en ce que tous ses fils périrent avant de pouvoir succéder à Arthur.
Ainsi, Elizabeth (c’est-à-dire Gwenhwyfar fille de Gwythyr) fut l’épouse qu’Arthur prit immédiatement après la bataille de Camlann afin de lui assurer un nouvel héritier.
Les indices chez Duncanson
Fait intéressant, cette conclusion s’accorde remarquablement bien avec deux détails que Duncanson consigna au sujet de Smerbe.
L’époque de sa naissance
Comme nous l’avons vu, Smerbe ne succéda pas à Arthur comme roi suprême parce qu’il était « caché et inconnu ».
Si Smerbe avait été un adulte au moment où le règne d’Arthur s’acheva, pourquoi aurait-il été inconnu ? Le fait qu’il devint « un personnage grand et célèbre » qui épousa la sœur du puissant roi Aedan indique à l’évidence qu’il accéda au rang de roi. Par conséquent, la raison la plus logique pour laquelle il était « caché et inconnu » lorsque vint le moment de trouver un successeur à Arthur est tout simplement qu’il n’était encore qu’un enfant.
Cela explique parfaitement pourquoi Smerbe ne succéda pas à Arthur comme roi suprême, tout en devenant grand et célèbre par la suite.
Cette conclusion concorde avec l’hypothèse selon laquelle Smerbe naquit peu après la bataille de Camlann, dans une tentative de pourvoir Arthur d’un héritier. Bien qu’Arthur ait survécu à cette bataille selon la tradition galloise, il ne put guère lui survivre très longtemps. Au moment où Arthur mourut de vieillesse, Smerbe n’était vraisemblablement encore qu’un enfant, car Arthur devait avoir près de soix-dix-dix ans lorsque Camlann fut livrée.
Le lieu de sa naissance
Un argument supplémentaire en faveur de l’idée que Smerbe fut le fruit d’une tentative de produire un héritier après la bataille de Camlann provient de l’affirmation de Duncanson quant au lieu de naissance de Smerbe. Comme nous l’avons vu plus haut, Smerbe serait né au rocher de Dumbarton, en Écosse.
Cela s’accorde parfaitement avec le scénario susmentionné. Selon les Triades galloises, Mordred et Arthur ravagèrent mutuellement leurs cours respectifs. Mordred étant par ailleurs décrit comme s’emparant de Guenièvre, il nul doute qu’il ravagea la cour d’Arthur à cette occasion.
En revanche, il n’y a aucune place pour qu’Arthur se soit rendu à la cour de Mordred, dans le Lothian en Écosse, avant la bataille de Camlann. Arrivant en Bretagne après plusieurs années d’absence, Arthur affronta l’armée de Mordred sur le rivage, puis la poursuivit et l’affronta à nouveau à Camlann, où Mordred trouva la mort.
Ainsi, Arthur ne put se rendre à la cour de Mordred pour la ravager (comme l’affirment les Triades galloises) qu’après Camlann. Or, comme nous venons de le noter, le territoire de Mordred se situait dans le Lothian, en Écosse.
Ce territoire était très proche de celui qu’administrait les souverains établis au rocher de Dumbarton. Par conséquent, le fait que Smerbe soit dit être né à Dumbarton s’accorde parfaitement avec la conclusion selon laquelle il vit le jour peu après la bataille de Camlann, Arthur se trouvant alors précisément dans cette région.
Les dates absolues
Maintenant que nous avons établi que Smerbe naquit apparemment peu après la bataille de Camlann, qu’en est-il de ses dates absolues ?
La bataille de Camlann est traditionnellement datée soit de 537 (selon les Annales Cambriae), soit de 542 (selon Geoffroy de Monmouth). La naissance de Smerbe pourrait donc être située dans l’une ou l’autre de ces années, ou peu après.
Cependant, certaines recherches modernes donnent à penser qu’il existe des raisons de situer la carrière d’Arthur plusieurs décennies plus tard. Rachel Bromwich, par exemple, a souligné que les plus anciens indices chronologiques concernant Maelgwn Gwynedd indiquent qu’il pourrait avoir été un roi de la fin du VIe siècle, plutôt que du début du VIe siècle, comme on le croyait traditionnellement.
Maelgwn régnant quelque vingt ans ou davantage après la bataille de Camlann, celle-ci devrait être située dans la seconde moitié du VIe siècle.
En outre, Mordred était le neveu d’Urien Rheged et le cousin germain d’Owain, tous deux fermement datés de la seconde moitié du VIe siècle. Le père de Mordred, Lot ou Llew, étant censé avoir été le frère jumeau d’Urien, il est impossible qu’il ait combattu contre Arthur dès c. 540.
L’explication la plus satisfaisante de l’écart entre les données narratives et les dates figurant dans les sources est que celles-ci étaient à l’origine calculées relativement à la mort de Jésus plutôt qu’à sa naissance, mais qu’un scribe ultérieur les interpréta par erreur comme étant comptées depuis sa naissance, à l’image de la plupart des dates. Cela Reporterait donc les dates d’une trentaine d’années.
En d’autres termes, il est plus probable que la date de la bataille de Camlann dans les Annales Cambriae, 537, doive être corrigée en 570. La naissance de Smerbe devrait donc être située vers 570 ou 571.
Mise en concordance avec l’épouse de Smerbe
Comment cela s’accorde-t-il avec la tradition selon laquelle Smerbe épousa la sœur d’Aedan de Dal Riada, comme nous l’avons vu dans le récit de Duncanson ?
Aedan semble être né au milieu des années 530. Cependant, il était de toute évidence l’aîné des fils de Gabran, puisque Aedan lui succéda bien qu’au moins quatre autres fils de Gabran soient attestés. Cela suggère que Gabran continua à avoir des enfants bien après la naissance d’Aedan, même assez tard dans sa vie, peu avant sa mort. Une sœur d’Aedan pourrait donc être née jusqu’en 560.
On pourrait également envisager que cette sœur fût la fille de la belle-mère d’Aedan. Si Gabran continua à avoir des enfants jusqu’à un âge avancé, ses derniers enfants n’étaient presque certainement pas de la même femme que les aînés.
Après la mort de Gabran, cette dernière épouse aurait fort bien pu avoir des enfants d’un autre prince ou roi. Ainsi, la « sœur » d’Aedan pouvait être née un certain temps après la mort de Gabran, par exemple vers 570, ce qui la rendrait du même âge que Smerbe.
Il se peut également, plus simplement, que Smerbe ait épousé une femme de plus de dix ans son aînée. Si le fait est inhabituel, il n’en est nullement sans précédent.
Smerbe a-t-il vraiment existé ?
Existe-t-il des preuves que ce fondateur légendaire du Clan Campbell fut une personne réelle ? Il convient d’abord de noter que la tradition selon laquelle le Clan Campbell descendait de Bretons est fermement enracinée dans les plus anciens témoignages concernant l’origine de ce clan. Il n’y a donc aucune raison intrinsèque de mettre en doute l’historicité de Smerbe.
Certes, la principale objection à son historicité réside dans le fait qu’il n’apparaît pour la première fois que dans un document rédigé vers 1400, bien longtemps après l’époque où il aurait vécu. Cependant, cette objection serait réfutée s’il existait de bonnes raisons de l’identifier à un personnage attesté dans des sources antérieures.
Le fait le plus évident à considérer sur cette question est que, comme nous l’avons vu plus haut, Le Petit Bruit présente Arthur comme ayant eu des enfants à la fin de sa vie. Son fils Morgan y est présenté comme étant instruit par Gauvain, ce qui signifie qu’il devait être né vers le moment de la bataille de Camlann.
Pour les raisons que nous avons déjà exposées, Morgan et les deux autres fils mentionnés dans Le Petit Bruit (tous nés de la même mère) étaient donc visiblement les enfants qu’Arthur engendra dans le dessein de s’assurer un héritier. C’est exactement la même conclusion à laquelle convergent les indices concernant Smerbe.
Dès lors, Smerbe pourrait-il être identifié à l’un des trois fils mentionnés dans Le Petit Bruit ?
Morgan, fils du roi Arthur
Les trois fils tardifs d’Arthur mentionnés dans Le Petit Bruit se nomment Adeluf, Morgan et Patrick. Si l’on considère les graphies les plus anciennes du nom de Smerbe, il est manifeste auquel des trois il peut être identifié.
Dans le MS 1467, le nom de Smerbe s’écrit « Meirbi ». Dans le témoignage de George Buchanan, rédigé au siècle suivant, la graphie est « Mervin ». Le « S » initial n’apparut que relativement tard. Compte tenu de ces graphies anciennes, il est évident que le nom de ce personnage correspond le mieux à celui de Morgan.
La graphie « Mervin » est particulièrement proche. On pourrait aisément considérer le nom de ce personnage comme une altération scribale de « Morgan », eu égard notamment au long intervalle séparant sa vie présumée de la rédaction du MS 1467.
Il est manifeste que le Morgan mentionné dans Le Petit Bruit n’est autre que Morgan ap Athrwys du sud-est du Pays de Galles. Le Petit Bruit affirme explicitement que Morgan vivait dans le sud du Pays de Galles, et Athrwys est l’un des principaux candidats au rang de figure historique à l’origine des récits du roi Arthur.
Actif dans les guerres du Nord
En outre, il existe des indices selon lesquels Morgan ap Athrwys fut actif comme chef de guerre dans le nord de la Bretagne, exactement comme Duncanson le suggère de Smerbe.
Ces indices proviennent du poème La Conversation de Myrddin et de sa sœur Gwenddydd, qui suggère fortement que le Morgan mentionné dans l’Historia Brittonum comme ayant combattu aux côtés d’Urien avant de le tuer par la suite, à la fin du VIe siècle, était connu sous le nom de « Morgan Mawr ap Sadyrnin ».
Parmi les Morgan ayant vécu au VIe siècle, le seul à être associé à un personnage portant un nom similaire était Morgan ap Athrwys. Celui-ci était étroitement lié à un abbé nommé Saturn (une autre forme de « Sadyrnin ») dans le Livre de Llandaff.
Cela donne à penser que Morgan ap Athrwys était celui qui combattit Urien puis le tua par jalousie à la fin du VIe siècle. Il correspond donc parfaitement à Smerbe, fils « grand et célèbre » mais « farouche et indomptable » du roi Arthur.
Conclusion
En conclusion, Smerbe est le fils du roi Arthur selon la tradition écossaise. Il fut l’ancêtre légendaire du Clan Campbell et du Clan Arthur. Smerbe semble être né à la toute fin du règne d’Arthur, peu après la bataille de Camlann, dans une tentative d’assurer un héritier au roi. N’étant encore qu’un enfant au moment de la mort d’Arthur, il était « caché et inconnu » et ne lui succéda donc pas comme roi suprême.
Néanmoins, Smerbe devint par la suite « grand et célèbre » et épousa la sœur d’Aedan de Dal Riada. Il resta cependant « farouche et indomptable ». Il peut presque certainement être identifié à Morgan ap Athrwys et à Morgan, meurtrier d’Urien Rheged.
Sources
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Bromwich, Rachel, Trioedd Ynys Prydein: The Triads of the Island of Britain, 2014
MacPhail, Ian Murdoch MacLeod, Dumbarton Castle, 1979
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Lloyd-Morgan, Ceridwen and Erich Poppe, Arthur in the Celtic Languages: The Arthurian Legend in Celtic Literatures and Traditions, 2019
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