Les Cicones dans l'Odyssée : L'exemple homérique de la rétribution karmique
Les Cicones dansl’Odyssée illustrent l’une des occasions où la désobéissance de l’équipage a failli leur coûter cher. Alors qu’Ulysse et ses hommes traversaient les mers, ils avaient besoin de ravitaillement et de répit après les épreuves de la vie en mer.
Guerriers qu’ils étaient, ils ne virent aucun inconvénient à faire escale sur une petite île et à la mettre à sac.
Bien qu’Ulysse exhorte ses hommes à reprendre promptement la mer, leur cupidité et leur imprudence les mènent à la tragédie.
Que sont les Cicones dans l’Odyssée ?
Au fil de leur périple, l’équipage traverse plusieurs terres. Dans certaines, il rencontre des difficultés ; dans d’autres, il débarque en quête de provisions et trouve des alliés parmi les dieux et les immortels. Chez les Cicones, ils trouvent des victimes, et leur hubris leur coûte cher.
L’équipage a déjà croisé ce peuple. Durant la guerre de Troie, les Cicones étaient venus offrir leur soutien et leur protection aux Troyens. Ils ne sont plus mentionnés dans l’Iliade, mais ils sont considérés comme des ennemis des Grecs, si bien qu’Ulysse n’éprouve aucun scrupule à mettre leur village à sac. Quiconque attaquerait sa propre demeure et capturerait la famille d’Ulysse comme il le fait avec ces insulaires, s’exposerait à sa vengeance. En l’occurrence, Ulysse n’hésite pas à fondre sur les Cicones. L’Odyssée intègre cet épisode afin de souligner les dangers de la démesure.
Curieusement, dans le récit de l’Odyssée, l’histoire des Cicones n’est pas racontée au moment où elle se déroule, mais plutôt relatée par Ulysse au roi Alcinoos. Il voyage seul, s’étant échappé des griffes de Calypso, une nymphe qui l’a retenu pendant sept ans, souhaitant faire de lui son époux. Poséidon** a une fois de plus déchaîné vagues et vents pour le submerger**, mais Ulysse, par chance, s’échoue sur les rivages du pays des Phéaciens, une tribu féroce de marins guerriers qui ne welcome pas facilement les étrangers.
Fort heureusement pour Ulysse, bien que Poséidon soit contre lui,Athéna** vient à son secours**. Elle se rend auprès de la princesse Nausicaa sous un déguisement et la convainc d’emmener ses suivantes au rivage. Là, elle découvre Ulysse, récemment naufragé et implorant de l’aide. Elle lui donne des vêtements et de la nourriture et lui indique comment se présenter au palais pour supplier la reine, sa mère — son seul espoir de survie sur cette île de l’Odyssée.
Accueilli avec bienveillance par le roi et la reine, Ulysse est convié à un festin où des aèdes chantent les exploits de la guerre de Troie.
Un récit digne d’un roi
Alcinoos remarque l’angoisse d’Ulysse aux chants de la guerre et interroge le voyageur sur ses aventures. Alcinoos, homme perspicace et rusé, est un meneur redoutable et se méfie de cet inconnu. Sa faveur garantira à Ulysse une aide précieuse pour la suite de son voyage, mais son hostilité pourrait bien coûter la vie au héros. Pressé de détailler ses voyages et ses origines, Ulysse raconte plusieurs épisodes de son histoire et de ses aventures, y compris l’épisode des Cicones. L’Odyssée présente d’ordinaire des récits directs de ses exploits, mais cette histoire est rapportée en deuxième personne.
Il commence par évoquer son illustre père, Laërte, puis parle de son propre périple, dressant dans l’esprit d’Alcinoos le portrait d’un héros et d’un aventurier. Lorsqu’Ulysse atteint l’île des Cicones, l’Odyssée n’en est qu’à ses débuts. Le raid précède la plupart des autres aventures. Les malheureux habitants du rivage tombent aux mains d’Ulysse et de son équipage.
Ils massacrent les hommes et réduisent les femmes en esclavage, partageant le butin entre les membres de l’équipage. Ulysse ne voit rien de répréhensible dans ce comportement et le relate au roi comme une action parfaitement normale et acceptable de la part d’un capitaine menant son équipage. Il mentionne notamment le partage du butin comme exemple de l’équité avec laquelle il s’efforce de traiter ses hommes, afin que « nul n’ait lieu de se plaindre. »
« Là, je mis la ville à sac et j’en massacrai les hommes ; et de la ville, nous emmenâmes leurs épouses et un grand butin, que nous partageâmes entre nous, si bien que, pour ma part, nul ne fut lésé de sa part égale. Alors, en vérité, je donnai l’ordre de fuir à pied léger, mais les autres, dans leur grande folie, n’obéirent point. Or là, beaucoup de vin fut bu, et de nombreuses brebis furent égorgées sur le rivage, ainsi que des bœufs gras à la démarche lente. »
Malheureusement pour Ulysse, son équipage, exalté par cette victoire facile, souhaite jouir du fruit de leur raid. Ils refusent de reprendre la mer comme il l’ordonne et se prélassent sur la plage, égorgeant quelques bêtes et festoyant de viande et de vin. Ils célèbrent jusque tard dans la nuit, s’enivrant et se gavant des dépouilles de leur triomphe. Leurs réjouissances furent de courte durée, cependant. Les Cicones ayant échappé au raid s’étaient précipités à l’intérieur des terres pour solliciter des renforts.
Ce peuple, les Cicones de l’Odyssée, n’était pas à prendre à la légère. Étaient-ils venus au secours des Troyens pendant la guerre, et ils étaient réputés pour être des guerriers féroces et redoutables. Ils ne tardèrent pas à mettre en déroute les hommes d’Ulysse, reprenant les captives et tuant six hommes d’équipage sur chacun des navires avant qu’ils ne puissent s’enfuir.
Ulysse et son équipage durent prendre la mer les mains vides, essuyant une cuisante défaite. Ce n’est que le premier de plusieurs incidents où la folie ou la désobéissance de son équipage prive Ulysse d’une occasion de rentrer sain et sauf. Zeus s’oppose à lui presque depuis le début, et il ne pourra regagner son foyer sans l’intervention des autres dieux. En fin de compte, les Cicones de l’Odyssée sont vengés maintes fois par les épreuves et les pertes qu’Ulysse subira avant d’être autorisé à rentrer chez lui, sans ses navires ni son équipage.
Le retour sans équipage
En dépit de son attachement aux divinités grecques, Homère a suivi de nombreux schémas narratifs comparables à ceux des traditions bibliques dans son récit de l’Odyssée. La désobéissance (de l’équipage) est sanctionnée par la mort et la destruction. On pourrait soutenir que les Cicones de l’Odyssée font écho au Péché originel du récit biblique. L’équipage remporte une victoire et accède à des ressources et des richesses — à l’image d’Adam et Ève auxquels est offert le jardin d’Éden pour y vivre librement.
Invités à faire preuve de modération et à partir encore maîtres des dépouilles de leur victoire, les hommes refusent. Ils veulent demeurer et jouir de la nourriture et du vin, et ignorent avec arrogance les avertissements d’Ulysse.
Leur hubris rappelle celle d’Ève, qui écoute le Serpent au jardin et goûte au fruit défendu de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. La catastrophe s’ensuit : Adam et Ève sont chassés du jardin, à jamais bannis. Le reste de leur existence, et celle de leur descendance, sera marqué par la peine et la souffrance. Ils ont perdu la faveur de Dieu et en paieront le prix.
De même, l’équipage d’Ulysse a ignoré ses sages conseils et privilégié la cupidité plutôt que la sagesse. Ils croyaient pouvoir tout avoir — la victoire et le butin — et que nul ne pourrait les leur reprendre.
Ils se lourdement trompèrent etpayèrent leur hubris** d’une défaite cinglante**. Cet échec précoce d’obéissance les poursuivra et les hantera tout au long du récit. Chaque île qu’ils abordent, chaque nouvelle rencontre qu’ils font, apporte de nouveaux périls et de nouveaux défis — et plusieurs fois, leur incapacité à obéir leur coûte cher.
La portée du récit
Ulysse, lorsqu’il parvient au palais d’Alcinoos, est seul. Meurtri, harcelé d’une aventure à l’autre par un Zeus vengeur, il a un besoin pressant de la faveur du roi. Si Alcinoos se retourne contre lui, il sera exécuté. Sans l’assistance dont il a besoin, il n’a aucun espoir de retrouver sa Ithaque natale. Toute l’Odyssée a mené à ce moment. Il poursuit le récit du raid et enchaîne avec d’autres contes de ses aventures.
En relatant ses aventures, ses pertes et ses échecs, Ulysse compose dans l’esprit du roi un tableau soigneusement orchestré. Tout au long de son discours, il veille à doser son récit pour se présenter sous le meilleur jour. Il s’abstient habilement de blâmer son équipage, mettant plutôt en valeur leur courage dans la plupart des confrontations et l’attention qu’il leur porte. Ce faisant, il détourne l’attention de ce qu’il accomplit véritablement — se grandir aux yeux du roi.
Il présente son équipage comme courageux et robuste, mais humainement faillible et sujet à des erreurs de jugement. Lui-même, en revanche, endosse le rôle de chef, de protecteur et de sauveur. Sans forcer le trait, il raconte comment il les a guidés à travers chacune de leurs épreuves.
Sur l’île des Lotophages, il a arraché ses compagnons à leur torpeur enchantée. En relatant l’épisode du cyclope anthropophage, il tisse habilement un récit qui met en valeur ses talents de meneur et souligne la manière dont il a surmonté l’épreuve.
Un maître de la narration
Ulysse poursuit le récit de ses aventures, évoquant notamment la magicienne Circé. Son infortuné équipage fut une fois de plus fait prisonnier, mais sauvé par leur brave capitaine. Il ne s’en attribue pas tout le mérite, mentionnant que Hermès est intervenu. En restant humble tout en se posant en héros du récit, Ulysse façonne un personnage attachant — le sien.
À mesure que chaque conte se déploie, Ulysse se rapproche de son but : susciter la sympathie d’Alcinoos et obtenir son appui. En mentionnant la distance qui sépare Ithaque des Phéaciens, Ulysse atténue la menace qu’un héros puissant pourrait représenter pour eux. Parallèlement, il se présente comme un héros susceptible de s’avérer un allié précieux. Alcinoos, comme à son habitude, apprécie un beau récit d’héroïsme et cherchera toujours à s’allier des héros pour affermir son propre royaume.
Ulysse ne se contente pas de raconter une histoire ni de se justifier. Il édifie une argumentation destinée à obtenir l’appui du roi.
Les fruits de ses efforts
En dépit de ses exactions contre les Cicones, pour lesquelles il fut châtié en étant chassé et privé d’une partie de son équipage, Ulysse parvient à se peindre en héros tragique devant Alcinoos. Harcelé par des dieux vindicatifs et confronté à d’innombrables épreuves, Ulysse a presque tout perdu, mais son dessein ultime est resté inébranlable. Il entame la dernière étape de son voyage, et ce grand récit a abouti à ce qu’il approche enfin de son but.
Avec l’aide d’Alcinoos, il pourra regagner son foyer.
Il a déroulé son récit, façonné le portrait d’un héros et invité Alcinoos à s’associer à l’histoire en l’assistant dans son ultime voyage de retour. Il n’a pas seulement offert au roi l’occasion de prendre part à une aventure épique, il lui a aussi adroïtement présenté l’image d’un puissant allié potentiel. L’ensemble se révèle irrésistible, et Alcinoos fournit à Ulysse le passage vers Ithaque. Enfin, le héros rentrera chez lui.