L'Hubris dans l'Odyssée : le récit moral d'Homère sur l'orgueil
**L’hubris dans **L’Odyssée et d’autres œuvres de la littérature grecque joue un rôle essentiel. En quelque sorte, l’Odyssée d’Homère servait de récit moral aux Grecs de l’Antiquité, les avertissant que les conséquences de l’hubris pouvaient être dévastatrices, voire fatales.
Qu’est-ce que l’hubris, et pourquoi Homère s’y opposait-il avec tant de véhémence ?
Lisez la suite pour le découvrir !
Qu’est-ce que l’Hubris dans L’Odyssée et la Grèce antique ?
Dans L’Odyssée et la société grecque antique, l’hubris constituait l’un des péchés les plus graves que l’on pût imaginer. En anglais moderne, l’hubris est souvent assimilé à l’orgueil, mais les Grecs comprenaient ce terme de manière bien plus profonde. À Athènes, l’hubris était d’ailleurs considéré comme un crime.
Pour les Grecs, l’hubris était un excès malsain d’orgueil, une vanité conduisant à la vantardise, à l’égoïsme et souvent à la violence. Les individus dotés d’un tempérament hubristique cherchaient à se surpasser en insultant ou en humiliant autrui. Ces actes finissaient généralement par se retourner contre leurs auteurs. La manifestation la plus dangereuse de l’hubris consistait à défier les dieux, à les provoquer ou à manquer de leur témoigner le respect qui leur était dû.
À l’origine, l’hubris était un terme employé pour décrire l’orgueil démesuré à la guerre. Le mot désignait un vainqueur qui narguait l’adversaire vaincu, le couvrant de railleries et d’insultes pour lui infliger honte et humiliation.
Trop souvent, lorsqu’un duel se soldait par la mort, le vainqueur mutilait le cadavre de son adversaire, ce qui constituait une disgrâce tant pour le vainqueur que pour la victime. L’un des exemples les plus frappants de ce type d’hubris se trouve dans L’Iliade d’Homère, lorsqu’Achille promène son char autour des murailles de Troie, traînant le cadavre du prince Hector.
Exemples d’Hubris dans L’Odyssée
Les exemples d’hubris dans L’Odyssée sont nombreux. Bien qu’Homère ait exploré de nombreux thèmes, l’orgueil demeura le plus important. En effet, toute cette épopée n’aurait pas eu lieu sans l’hubris d’Ulysse.
Voici quelques-unes des manifestations d’hubris dans L’Odyssée, abordées en détail plus loin dans cet article :
- Les prétendants de Pénélope se vantent, se pavanent et multiplient les conquêtes féminines.
- Ulysse ne rend pas hommage aux dieux pour sa victoire sur les Troyens.
- Ulysse et ses compagnons massacrent les Cicones.
- Ulysse nargue Polyphème, le Cyclope.
- Ulysse affronte le chant des Sirènes.
On constatera que les personnages coupables d’hubris souffrent presque toujours, d’une manière ou d’une autre, des conséquences de leurs actes. Le message d’Homère est aussi limpide que celui du livre biblique des Proverbes : « L’orgueil précède la ruine, et l’esprit arrogant précède la chute. »
Les Prétendants de Pénélope : L’Incarnation de l’Hubris et le Prix Ultime
L’Odyssée s’ouvre presque à la fin du récit, lors d’une scène de grande hubris. Pénélope et Télémaque, la femme et le fils d’Ulysse, servent d’hôtes involontaires à 108 hommes bruyants et arrogants. Après l’absence d’Ulysse pendant quinze ans, ces hommes commencent à se présenter dans sa demeure et tentent de persuader Pénélope de se remarier. Pénélope et Télémaque, profondément attachés au concept de xenia, c’est-à-dire à l’hospitalité généreuse, ne peuvent exiger le départ des prétendants.
Les prétendants de Pénélope traitent le domaine d’Ulysse comme un butin de guerre et sa famille ainsi que ses serviteurs comme un peuple conquis. Non seulement ils bafouent les lois de la xenia, mais ils passent leurs journées à se vanter et à se disputer pour savoir lequel d’entre eux serait le mari le plus viril pour Pénélope.
Lorsqu’elle continue à repousser l’échéance, ils profitent des servantes. Ils narguent également Télémaque pour son manque d’expérience et le couvrent de cris chaque fois qu’il tente d’affirmer son autorité.
Le jour où Ulysse arrive déguisé, les prétendants ricanent devant ses haillons et son âge avancé. Ulysse endure leur vantardise et leur incrédulité face à sa prétention de tendre l’arc du maître, et encore plus de le bander. Lorsqu’il se révèle, les prétendants, terrifiés, proposent d’expier leurs actes, mais il est déjà bien trop tard. Ulysse et Télémaque veillent à ce qu’aucun d’entre eux ne quitte la salle vivant.
Le Voyage d’Ulysse : Le Cycle du Crime et du Châtiment Commence
À la fin de la guerre de Troie, Ulysse se vante de son habileté au combat et de son plan rusé impliquant le cheval de Troie, qui renversa le cours de la guerre. Il ne rend grâce ni n’offre de sacrifice aux dieux. Comme en témoignent de nombreux mythes, les dieux grecs s’offensent facilement du manque de louanges, surtout lorsqu’ils n’ont rien fait de louable. La vantardise d’Ulysse mécontenta tout particulièrement Poséidon, car le dieu avait pris le parti des Troyens vaincus pendant la guerre.
Ulysse et ses compagnons commirent un nouvel acte d’hubris dans le pays des Cicones, qui avaient brièvement combattu aux côtés des Troyens. Lorsque la flotte d’Ulysse fait halte pour se ravitailler, ils attaquent les Cicones, qui s’enfuient dans les montagnes. Fiers de leur victoire facile, les membres d’équipage pillent la ville sans défense et se gavent de la nourriture et du vin abondants. Le lendemain matin, les Cicones reviennent avec des renforts et mettent en déroute les Grecs alourdis par l’excès, qui perdirent 72 hommes avant de pouvoir regagner leurs navires.
Ulysse et Polyphème : La Malédiction de Dix Ans
Les offenses les plus graves à l’hubris dans L’Odyssée eurent lieu dans le pays des Cyclopes, où Ulysse et Polyphème se humilient tour à tour, selon celui des deux qui a le dessus. Fait intéressant, Ulysse sert d’instrument pour punir l’hubris de Polyphème, et inversement.
L’équipage d’Ulysse se comporte de manière répréhensible en pénétrant dans la grotte de Polyphème et en dévorant son fromage et sa viande, mais cet acte relève davantage de la violation des règles de l’hospitalité que de l’hubris. Par conséquent, techniquement, la réaction de Polyphème est en partie justifiée lorsqu’il capture les intrus et protège son bien. L’hubris dans cette scène commence véritablement lorsque Polyphème massacre des membres de l’équipage et les dévore, mutilant ainsi leurs corps. Il nargue également les Grecs vaincus et défie les dieux à voix haute, bien qu’il soit lui-même fils de Poséidon.
Ulysse voit là l’occasion de rendre Polyphème ridicule. Se présentant sous le nom de « Personne », Ulysse trompe le Cyclope en le faisant boire outre mesure, puis lui et ses compagnons aveuglent le géant en lui enfonçant une lourde poutre dans l’œil. Polyphème appelle les autres Cyclopes à l’aide : « Personne ne me fait du mal ! » Croyant à une plaisanterie, les autres Cyclopes rient et ne viennent pas à son secours.
À son grand regret ultérieur, Ulysse commet un dernier acte d’hubris. Alors que leur navire s’éloigne, Ulysse crie au Polyphème furieux :
Cyclope, si jamais un mortel te demande
comment tu fus couvert de honte et privé de la vue,
dis-lui qu’Ulysse, le saccageur de villes, t’a privé de la lumière :
le fils de Laerte, dont la patrie est Ithaque !
Homère, L’Odyssée, IX, 548-552
Cet acte de triomphe permet à Polyphème de prier son père, Poséidon, et de lui demander vengeance. Poséidon acquiesce sans tarder et condamne Ulysse à errer sans but, retardant son retour à la maison d’une décennie supplémentaire.
Le Chant des Sirènes : Ulysse Veut Toujours se Vanter
Bien que les actes d’hubris d’Ulysse soient la cause de son exil, il n’en mesure pas encore toutes les conséquences. Il continue de se considérer comme supérieur à l’homme ordinaire. Une épreuve particulière au cours de ses voyages contribua à le défaire de cette illusion : l’épreuve du chant des Sirènes.
Avant qu’Ulysse et son équipage décimé ne quittent l’île de Circé, celle-ci les met en garde contre le passage près de l’île des Sirènes. Les Sirènes, créatures mi-oiseau, mi-femme, chantaient avec une telle beauté que les marins perdaient tout bon sens et précipitaient leurs navires sur les rochers pour rejoindre ces femmes. Circé conseille à Ulysse de boucher les oreilles de ses marins avec de la cire d’abeille afin qu’ils puissent passer l’île sans encombre.
Ulysse suit son conseil ; cependant, il souhaite se vanter d’être le seul homme à avoir survécu à l’écoute du chant des Sirènes. Il ordonne à ses compagnons de l’attacher au mât et leur interdit de le libérer avant d’être bien au-delà de l’île.
Comme prévu, le chant envoûtant des Sirènes plonge Ulysse dans une folie destructrice ; il hurle et se débat jusqu’à ce que les cordes lui entaillent la chair. Bien qu’il ait survécu à l’épreuve, on peut déduire qu’après une telle souffrance, l’envie de se vanter l’avait définitivement quitté.
Ulysse A-t-il Jamais Appris la Leçon ?
Bien que cela lui ait coûté dix années et la perte de tout son équipage, Ulysse finit par réaliser un véritable progrès spirituel. Il revint à Ithaque plus âgé, plus prudent et doté d’une vision plus réaliste de ses propres actes.
Néanmoins, Ulysse commet un dernier acte d’hubris dans L’Odyssée, de la variante classique observée à la guerre. Après qu’il eut, avec Télémaque, massacré les prétendants, il contraint les servantes qui avaient partagé leur lit contre leur gré à disposer des cadavres et à nettoyer le sang de la salle ; puis, Ulysse met à mort toutes les servantes.
L’infamie de cet acte cruel et probablement superflu garantit la sécurité de sa maison contre toute autre menace. On espère qu’après cela, Ulysse ne « pécha plus » jusqu’à la fin de ses jours.
Conclusion
Le concept d’hubris était bien connu dans la Grèce antique, ce qui en faisait un puissant outil narratif pour Homère et les autres poètes grecs.
Voici quelques points essentiels à retenir :
- L’hubris est un orgueil excessif et malsain, conduisant souvent à des actes mesquins, à la violence, et au châtiment ou à la disgrâce.
- Pour les Grecs anciens, l’hubris constituait un péché grave. Pour les Athéniens, c’était un crime.
- Homère écrivit l’Odyssée comme un récit moral contre l’hubris.
- Parmi les personnages qui font preuve d’hubris figurent Ulysse, son équipage, Polyphème et les prétendants de Pénélope.
En faisant de l’hubris l’un des thèmes centraux de L’Odyssée, Homère créa un récit captivant et universel, porteur d’une puissante leçon de sagesse.


