L'Odyssée : la Xenia (hospitalité) dans la culture grecque antique
L’hospitalité dans L’Odyssée a joué un rôle fondamental dans le voyage d’Ulysse vers sa cité natale et dans les épreuves endurées par sa famille restée à Ithaque. Cependant, pour saisir pleinement l’importance de ce trait caractéristique de la civilisation grecque et son influence sur le périple de notre héros, il convient de retracer les événements majeurs de l’épopée.
Un résumé de L’Odyssée
L’Odyssée s’ouvre après la fin de la guerre de Troie. Ulysse, originaire d’Ithaque, est enfin autorisé à ramener ses hommes vers leur patrie bien-aimée après des années de combats. Il rassemble ses compagnons à bord de ses navires et met le cap sur Ithaque, mais se voit contrarié par diverses rencontres en chemin. La première île qui ralentit leur progression est l’île des Cicones.
Au lieu de simplement se ravitailler et se reposer, Ulysse et ses hommes pillent les villages de l’île, s’emparant de tout ce qui peut l’être et brûlant le reste. Les Cicones sont contraints de fuir leurs demeures tandis que le détachement ithaquaise sème le chaos et détruit leur village. Ulysse ordonne à ses hommes de regagner les navires, mais il est ignoré. Ses compagnons continuent de festoyer et de faire la fête jusqu’à l’aube. Au lever du soleil, les Cicones lancent une contre-attaque et forcent Ulysse et ses hommes à regagner précipitamment leurs navires, leurs rangs décimés.
L’île suivante qui entrave leur voyage de retour est l’île des Lotophages. Redoutant une répétition des événements de l’île précédente, Ulysse envoie un groupe d’hommes explorer les lieux et tenter de trouver un lieu de repos. Mais il se retrouve à attendre pendant que ses éclaireurs prennent leur temps. Ce qu’il ignore, c’est que les hommes qu’il a envoyés ont été accueillis et nourris par les paisibles habitants de l’île.
Ils avaient consommé une nourriture tirée du lotier, plante endémique de l’île, et avaient entièrement oublié leur mission. Le lotier possédait des propriétés qui dépouillaient celui qui le mangeait de toute volonté, ne laissant qu’une ombre humaine dont l’unique désir était de continuer à consommer les fruits de la plante. Ulysse, inquiet pour ses compagnons, s’enfonce dans l’île et découvre ses hommes comme drogués. Leurs yeux étaient vitreux et ils semblaient refuser de bouger. Il traîne ses hommes jusqu’aux navires, les attache pour les empêcher de s’enfuir, et reprend la mer.
Le pays des Cyclopes
Ils traversent à nouveau les flots et s’arrêtent sur l’île des géants, où ils découvrent une grotte remplie de vivres et de boissons qu’ils désirent tant. Les hommes se repaissent des provisions et s’émerveillent devant les trésors de la caverne. Le propriétaire des lieux, Polyphème, entre dans sa demeure et découvre d’étranges petits hommes dévorant ses provisions et touchant à ses trésors.
Ulysse s’avance vers Polyphème et réclame la xenia ; il exige l’asile, de la nourriture et un sauf-conduit de la part du géant, mais il est déçu car Polyphème le fixe droit dans les yeux sans répondre. Au lieu de cela, le géant se saisit des deux hommes les plus proches et les dévore sous les yeux de leurs compagnons. Ulysse et ses hommes fuient et se cachent, terrifiés.
Ils parviennent à s’échapper en aveuglant le géant et en s’attachant sous le ventre des brebis lorsque Polyphème ouvre la grotte pour mener paître son troupeau. Ulysse lance au Cyclope de dire à quiconque lui demanderait que c’est Ulysse d’Ithaque qui l’a aveuglé, tandis que leurs navires s’éloignent. Polyphème, fils du dieu Poséidon, prie son père de retarder le voyage d’Ulysse, ce qui marque le début de la traversée tumultueuse du roi ithaquaise sur les mers.
Ils sont sur le point d’atteindre Ithaque lorsqu’ils sont ramenés en arrière car l’un des compagnons d’Ulysse libère les vents offerts par le dieu Éole. Ils atteignent ensuite le territoire des Lestrygons. Sur l’île des géants, ils sont traqués comme du gibier et dévorés une fois capturés. Sérieusement décimés, Ulysse et ses hommes échappent de justesse à cette terre horrifique, seulement pour être pris dans une tempête qui les jette sur une autre île.
L’île de Circé
Sur cette île, craignant pour leur vie, Ulysse envoie un groupe d’hommes mené par Euryloque pour explorer les lieux. Les hommes aperçoivent alors une déesse qui chante et danse ; désireux de rencontrer cette belle créature, ils se précipitent vers elle. Euryloque, plus craintif, reste en arrière car il sent que quelque chose ne va pas. Il observe alors la beauté grecque transformer ses compagnons en porcs. Euryloque court vers le navire d’Ulysse, terrorisé, suppliant Ulysse d’abandonner leurs compagnons et de lever l’ancre immédiatement. Ulysse ignore Euryloque et se précipite aussitôt pour sauver ses hommes. Il délivre ses compagnons et devient l’amant de Circé, vivant dans le faste pendant un an sur son île.
Après une année de luxe, Ulysse s’aventure dans le monde souterrain pour consulter Tirésias, le devin aveugle, afin d’obtenir une route sûre vers sa patrie. Il est invité à se diriger vers l’île d’Hélios, mais reçoit l’avertissement formel de ne jamais toucher aux troupeaux du dieu grec.
L’île d’Hélios
Les hommes ithacaiens se remettent en route en direction de l’île d’Hélios, mais ils essuient une nouvelle tempête. Ulysse est contraint d’accoster sur l’île du dieu grec pour attendre que la tempête se dissipe. Les jours passent, mais la bourrasque ne faiblit pas ; les hommes meurent de faim à mesure que leurs provisions s’épuisent. Ulysse part prier les dieux et met en garde ses hommes contre le toucher du troupeau. En son absence, Euryloque convainc les compagnons d’abattre les bœufs dorés et d’offrir le plus gras aux dieux. Ulysse revient et redoute les conséquences des actes de ses hommes. Il rassemble ses compagnons et appareille malgré la tempête. Zeus, le dieu du ciel, foudroie les Ithacaens, détruisant leur navire et les noyant dans la tourmente. Ulysse survit et est rejeté sur le rivage de l’île de Calypso, où il est retenu captif pendant plusieurs années.
Après des années d’enlisement sur l’île de la Nymphe, Athéna plaide pour la libération d’Ulysse. Elle parvient à convaincre les dieux et les déesses de l’Olympe, et Ulysse est autorisé à rentrer chez lui. Ulysse regagne Ithaque, massacre les prétendants et recouvre son trône légitime.
Exemples d’hospitalité dans L’Odyssée
L’hospitalité dans la Grèce antique, également appelée xenia, se traduit par « amitié de l’hôte » ou « amitié rituelle ». C’est une norme sociale profondément enracinée, fondée sur les principes de générosité, d’échanges de dons et de réciprocité qui constituaient la loi grecque de l’hospitalité. Dans L’Odyssée, ce principe est illustré à plusieurs reprises, et constitue bien souvent la cause des tragédies et des épreuves qui accablent Ulysse et sa famille.
Le géant et la xenia
La première scène de xenia que nous contemplons se déroule dans la grotte de Polyphème. Ulysse réclame la xenia au géant, mais il est déçu car Polyphème ne répond pas à sa demande et ne le reconnaît pas comme son égal. Au contraire, le géant cyclopéen décide de dévorer quelques-uns de ses hommes avant qu’ils ne puissent s’enfuir. Dans cette scène, nous assistons à l’exigence d’hospitalité formulée par Ulysse, conformément à une norme sociale incontournable de la culture grecque antique.
Mais au lieu d’accueillir la demande d’hospitalité du roi ithaquaise, Polyphème, un demi-dieu grec, refuse de se plier à ce qu’il considère comme des lois frivoles. La conception de l’hospitalité du géant diffère radicalement de celle des Grecs, et Ulysse et ses hommes ne sont pas jugés dignes de recevoir un tel traitement de la part du fils de Poséidon ; Polyphème méprise donc Ulysse et ses compagnons et refuse de suivre la coutume grecque.
L’abus de la xenia à Ithaque
Pendant qu’Ulysse peine sur les mers, son fils, Télémaque, et son épouse, Pénélope, affrontent leurs propres épreuves face aux prétendants de Pénélope. Ces prétendants, au nombre de plusieurs centaines, festoient jour après jour au détriment du ménage d’Ulysse. Pendant des années, les prétendants mangent et boivent dans la maison tandis que Télémaque s’inquiète de l’état de leur foyer. Dans ce contexte, la xenia, fondée sur la générosité, la réciprocité et l’échange de dons, semble détournée.
Les prétendants ne contribuent en rien au foyer, et au lieu de rendre la pareille à la générosité que leur a témoignée la maison d’Ulysse, ils outrage au contraire la demeure du roi ithaquaise. C’est le revers de la xenia : lorsque la générosité est abusée au lieu d’être réciproquée, celui qui a offert sa maison et sa nourriture se retrouve à subir les conséquences des excès de ses hôtes.
La xenia et le retour d’Ulysse à Ithaque
Après s’être échappé de l’île de Calypso, Ulysse met les voiles vers Ithaque, mais une tempête le rejette sur le rivage de l’île des Phéaciens, où il rencontre la fille du roi. La princesse l’aide en le guidant vers le palais, le conseillant de séduire ses parents pour obtenir un passage sûr vers chez lui.
Arrivé au palais, Ulysse est accueilli par un festin ; on le reçoit à bras ouverts. En retour, il relate son voyage et ses aventures, inspirant émerveillement et stupéfaction au couple royal. Le roi de Schérie, profondément ému par ce périple tumultueux et éprouvant, offre ses hommes et un navire pour escorter le jeune roi ithaquaise chez lui. Grâce à leur générosité et leur hospitalité, Ulysse arrive sain et sauf à Ithaque, sans une égratignure.
La xenia, dans ce contexte, joue un rôle déterminant dans l’arrivée saine et sauve d’Ulysse ; sans la coutume grecque de l’hospitalité, Ulysse serait encore livré à lui-même, luttant contre les tempêtes qu’on lui envoie, échouant d’île en île dans sa tentative de rejoindre sa femme et son fils.
La xenia illustrée par les Spartiates
Lorsque Télémaque se lance dans une aventure pour découvrir où se trouve son père, il traverse les mers et arrive à Sparte, où réside l’ami de son père, Ménélas. Ménélas accueille Télémaque et son équipage avec un festin et un bain somptueux.
Ménélas offre au fils de son ami un lieu de repos, de la nourriture et les fastes que sa demeure peut offrir. Cela constitue une réciprocité pour l’aide et la bravoure qu’Ulysse avait manifestées pendant la guerre de Troie et qui avaient permis à Ménélas de rentrer lui aussi sain et sauf. En ce sens, la xenia est ici illustrée sous son meilleur jour.
Dans cette scène, la xenia apparaît sous un jour favorable car nous n’y voyons ni conséquences fâcheuses, ni exigences, ni orgueil dans l’acte. L’hospitalité est accordée du fond du cœur, sans être réclamée ni cherchée, tandis que Ménélas accueille le détachement ithaquaise à bras ouverts et avec un cœur ouvert.
Conclusion
Maintenant que nous avons examiné le thème de l’hospitalité dans L’Odyssée, revenons sur les points essentiels de cet article :
- La xenia se traduit par « amitié de l’hôte » ou « amitié rituelle ». Cette loi grecque de l’hospitalité est une norme sociale profondément enracinée, fondée sur les principes de générosité, d’échanges de dons et de réciprocité.
- L’hospitalité joue un rôle crucial dans le voyage de retour d’Ulysse et les épreuves qu’il affronte en chemin.
- Les coutumes de la xenia présentent des aspects tant positifs que négatifs, comme l’illustre notre poète : sous un jour sombre, la xenia est souvent détournée, et la notion de réciprocité est oubliée lorsque les prétendants se repaissent au détriment de la maison d’Ulysse, mettant la famille en péril.
- L’aspect bienfaisant de la xenia se manifeste lors du retour d’Ulysse : sans l’hospitalité des Phéaciens, Ulysse n’aurait jamais pu obtenir les faveurs nécessaires pour être escorté chez lui par le peuple élu de Poséidon.
- La xenia revêtait une importance capitale dans la représentation des coutumes grecques et dans le développement de l’intrigue de L’Odyssée.
Nous pouvons à présent saisir l’importance des lois grecques de l’hospitalité telles qu’elles sont dépeintes dans L’Odyssée. Au travers de cet article, nous espérons que vous comprendrez pleinement pourquoi les événements de L’Odyssée devaient se produire pour permettre le développement tant de l’intrigue que des personnages.

