La Xénia (Hospitalité) dans L'Odyssée : L'Amitié Sacrée entre Hôte et Hôte
L’importance de la xénia dans L’Odyssée ne surprend personne qui connaît la culture grecque antique. Dans la vie comme dans la littérature, les Grecs considéraient la xénia comme une obligation morale et une règle inviolable de la vie civilisée.
Alors, qu’est-ce que la xénia exactement, et pourquoi est-elle si cruciale dans la grande œuvre d’Homère, L’Odyssée ? Lisez la suite pour le découvrir !
Qu’est-ce que la Xénia dans L’Odyssée ? Le Rituel Sacré de l’Amitié
Dans L’Odyssée comme dans la vie des Grecs anciens, la « xénia » est le mot grec désignant l’hospitalité. Elle imposait le respect et la générosité envers tout visiteur, qu’il soit ami, hôte (c’est-à-dire un Grec sans lien de parenté) ou étranger (c’est-à-dire toute personne d’origine non grecque). Il est essentiel de bien traiter ses amis, mais il importe tout autant d’accorder la même courtoisie à un inconnu. En effet, le terme « xénia » dérive du mot « xenos », qui signifie « étranger ».
Si la définition fondamentale de la xénia est l’hospitalité, les Grecs concevaient cette notion de manière bien plus profonde. La véritable xénia établissait une relation formelle dans laquelle l’hôte et l’hôte recevaient chacun un certain bénéfice. Parmi les biens tangibles figuraient le gîte, le couvert et les cadeaux ; les avantages immatériels comprenaient les faveurs, la protection et un comportement poli et modeste. Même un visiteur dépourvu de présents à offrir pouvait témoigner son respect en ne mangeant pas outre mesure à la table de son hôte, en exprimant une gratitude sincère, en partageant des histoires et des nouvelles, et en renforçant la bonne réputation de l’hôte en relatant à d’autres sa générosité et sa bienveillance.
L’un des motifs incitant à traiter les étrangers avec respect résidait dans la possibilité que cet inconnu fût un dieu dissimulé sous des apparences mortelles. Souvent, les mythes grecs exploitaient le thème de la « théoxénie », dans lequel un hôte accordait sa bienveillance et son hospitalité à un humble inconnu.
L’hôte se révélait être un dieu qui récompensait la générosité de son hôte. Bien que la morale fût de traiter chaque visiteur comme un dieu déguisé, l’intention véritable était de se montrer généreux envers tout hôte, sans égard pour son statut social.
Pourquoi Homère a-t-il utilisé le Concept de Xénia dans L’Odyssée ?
Homère recourait souvent au concept de la xénia dans L’Odyssée, car l’hospitalité grecque antique était un concept universellement connu. Observance de la xénia en Grèce ancienne était universellement considérée comme un signe de vertu et de droiture.
De même, les personnages qui se comportaient avec irrespect, que ce soit en tant qu’hôtes ou qu’invités, étaient regardés avec mépris. Grâce à la xénia, Homère et les autres poètes pouvaient rapidement tracer une ligne de démarcation entre les héros et les scélérats du récit.
L’étude de L’Odyssée révèle l’approche formulatique d’Homère à l’égard de la xénia, laquelle contribue souvent à faire avancer l’intrigue.
Selon Homère, voici les étapes rituelles de la xénia :
- L’invité attend humblement sur le seuil.
- L’hôte accueille l’invité et lui offre la meilleure place de la demeure.
- L’hôte offre un festin à l’invité, ou du moins le meilleur repas possible compte tenu de ses ressources.
- L’hôte interroge l’invité, et celui-ci répond.
- Une forme de divertissement a lieu.
- L’invité reçoit un bain, des vêtements frais et un lit. (Lorsque l’invité est fourbu de voyage, cela peut survenir plus tôt dans la séquence.)
- L’hôte et l’invité échangent un présent, tangible ou non.
- L’hôte ou l’invité prononce une bénédiction, un présage ou une prophétie qui annonce l’intrigue.
- L’hôte assure ou facilite le départ en sécurité de l’invité.
On notera que les invités reçoivent d’abord l’occasion de se reposer et de se nourrir avant de répondre aux questions ou de révéler leur identité. Ce procédé narratif est capital dans L’Odyssée, car il permet à Odysseus de pénétrer dans sa propre demeure sous les traits d’un inconnu. Il peut rester anonyme tandis qu’il observe l’état de sa maison et détermine les actions nécessaires pour recouvrer sa place légitime.
Quels sont les Bons Exemples de Xénia dans L’Odyssée ?
Puisque L’Odyssée* raconte une décennie de pérégrinations, Homère dispose de nombreuses occasions de dramatiser la relation entre l’hôte et l’invité. Plusieurs personnages de L’Odyssée accomplissent généreusement toutes les étapes requises de la xénia et sont donc considérés comme moraux et civilisés. De même, Odysseus et ses compagnons ont maintes occasions de démontrer le comportement attendu des invités dans le rituel de l’hospitalité. La plupart du temps, l’hôte qui fait preuve d’une xénia convenable reçoit un bon traitement de la part de ses invités.
Télémaque, le fils d’Odysseus, est le premier personnage de L’Odyssée à manifester une xénia convenable, ce qui constitue un exemple de théoxénie. La déesse grecque Athéna se déguise en Menthès, seigneur des Taphiens, et se présente au domicile d’Odysseus. Bien que Télémaque soit distrait par les prétendants de Pénélope, il aperçoit « Menthès » à la porte et s’empresse d’accourir pour veiller personnellement à satisfaire chaque désir de son visiteur. Athéna, toujours déguisée, récompense son hospitalité en confirmant qu’Odysseus est encore vivant et retenu captif, mais qu’il rentrera chez lui.
La princesse Nausicaa du peuple des Phéaciens fait preuve d’une belle xénia en dépit d’une menace personnelle possible. Alors qu’elle et ses servantes lavent du linge sur la plage, Odysseus, naufragé, couvert de crasse et nu, se présente devant elles pour demander respectueusement de l’aide. Les servantes poussent des cris et s’enfuient, mais Nausicaa tient bon et déclare qu’Odysseus recevra tout ce dont il a besoin. Elle rappelle à ses servantes que « tout mendiant et tout étranger vient de Zeus. »
La démonstration la plus touchante et la plus sincère de la xénia est sans doute celle d’Eumée, le fidèle porcher d’Odysseus. Déguisé en vieillard dépenaillé, Odysseus se présente à la chaumière d’Eumée ; Eumée s’élance pour le soustraire aux chiens de garde et le faire entrer. Bien qu’il possède peu de choses, Eumée offre à Odysseus tout ce qu’il a, y compris son lit et l’un de ses cochons pour un festin. Le lendemain, Eumée supplie Odysseus de ne pas aller mendier en ville et de rester auprès de lui aussi longtemps qu’il le souhaite.
Y a-t-il aussi des Exemples de Mauvaise Xénia dans L’Odyssée ?
Les leçons d’Homère sur la xénia convenable sont mises en relief par les exemples de mauvaise xénia qui parsèment le texte. Il en montre également les conséquences en punissant ceux qui se comportent en hôtes ou en invités ingrats. Certains, comme les Phéaciens, font preuve d’une xénia défaillante par ignorance, n’étant pas familiers avec les attentes grecques et se méfiant des étrangers. D’autres, comme Polyphème et les prétendants de Pénélope, connaissent parfaitement les protocoles appropriés mais choisissent de les ignorer.
Si Nausicaa a traité Odysseus avec générosité, le reste des Phéaciens fit preuve d’une xénia inconstante. Le roi Alcinoos et sa cour offrent bien à Odysseus nourriture, vêtements, divertissements, cadeaux et un passage sûr, mais les insulaires manquent du talent grec pour l’hospitalité et de l’aisance face aux étrangers. Certaines de leurs remarques à Odysseus semblent trop familières ou triviales, et leurs railleries pendant les jeux festifs paraissent carrément impoliques. Néanmoins, leurs intentions étaient bonnes, et leurs manquements à la xénia pâlissent comparés à ceux d’autres personnages de l’épopée.
Dans L’Odyssée, la palme des pires invités revient aux 108 prétendants de Pénélope. Soucieux de remplacer Odysseus, ces jeunes hommes du coin s’attardent inutilement pendant des années dans sa demeure, se goinfrent de sa nourriture et de son vin, harcèlent ses serviteurs, importunent son épouse et menacent de tuer son fils, Télémaque. Lorsqu’Odysseus se présente déguisé en mendiant, les prétendants lui jettent des meubles et un sabot de bœuf. À la fin de l’épopée, aucun des prétendants tumultueux n’est encore en vie.
L’un des exemples les plus saisissants de mauvaise xénia dans L’Odyssée se déroule sur l’île des Cyclopes. À leur arrivée sur l’île, Odysseus et son équipage abattent de nombreuses chèvres pour les dévorer, puis pénètrent dans la demeure de Polyphème en son absence et commencent à manger son fromage.
Lorsque Polyphème rentre chez lui, il les emprisonne sans tarder et dévore plusieurs membres de l’équipage. Après avoir aveuglé le géant, Odysseus et ses hommes survivants volent une partie des moutons de Polyphème lors de leur fuite. Sans surprise, Polyphème, fils du dieu de la mer, lance une malédiction plutôt qu’une bénédiction.
Odysseus fait-il Preuve de Bonne ou de Mauvaise Xénia lors de ses Pérégrinations ?
Odysseus fait preuve à la fois de bonne et de mauvaise xénia au cours de ses dix années de voyage pour rentrer chez lui. Bien qu’Odysseus soit un homme civilisé et honorable, il est prompt à riposter lorsque quelqu’un le maltraite. On pourrait excuser ses actes en arguant qu’il ne fut ni le premier ni le pire à s’écarter de la xénia. Néanmoins, certains érudits feraient valoir qu’invoquer « l’autre a commencé » comme défense semble en soi quelque peu puéril et inhospitalier.
Le traitement réservé par Odysseus à Nausicaa illustre comment on peut faire preuve de bonne xénia en transgressant ses rituels. En apercevant la princesse et ses servantes sur la plage, le protocole habituel serait de se jeter aux pieds de son hôte, éventuellement de toucher ou d’embrasser ses genoux en signe de supplication.
Cependant, Odysseus a conscience d’être un homme grand, crasseux et nu, face à une princesse vraisemblablement vierge. Il garde une distance prudente, se couvre autant que possible et emploie des paroles douces et flatteuses.
En revanche, le traitement qu’Odysseus réserve à Polyphème commence mal et ne cesse d’empirer. Bien qu’Odysseus songe à apporter une outre de vin en cadeau, lui et ses hommes pénètrent audacieusement dans l’antre de Polyphème sans y être invités et s’y servent. Une fois Polyphème déclaré qu’il n’entend nullement se conformer à la xénia, Odysseus n’hésite pas à ridiculiser et tromper le Cyclope, le blessant et le couvrant de ridicule.
Lorsqu’Odysseus rentre enfin dans sa propre demeure, il joue simultanément les rôles d’invité et d’hôte. Sous son déguisement, il fait preuve d’une xénia exemplaire, en dépit du comportement barbare des prétendants. Lorsqu’il se révèle comme le maître de la maison, son premier acte en tant qu’hôte est de tuer tous les prétendants. Bien qu’il s’agisse techniquement d’une violation atroce de la xénia, c’était indubitablement un châtiment nécessaire et mérité.
Conclusion
La xénia joue un rôle majeur dans L’Odyssée, ce qui témoigne de son importance fondamentale dans la société grecque antique.
Voici quelques points essentiels à retenir :
- La xénia est le mot grec désignant les rituels sacrés de l’hospitalité.
- Le mot « xénia » vient du mot grec « xenos », signifiant « étranger ».
- L’hôte et l’invité étaient tous deux tenus de se traiter avec respect.
- Dans L’Odyssée, Homère employa une formule comportant cinq étapes de l’hospitalité.
- Parmi les personnages qui font preuve de bonne xénia figurent Télémaque, Nausicaa et Eumée.
- Parmi ceux qui font preuve de mauvaise xénia figurent les Prétendants, les Phéaciens et Polyphème.
- Odysseus a fait preuve tantôt de bonne, tantôt de mauvaise xénia, selon les circonstances.
Depuis sa création, L’Odyssée s’est révélée à la fois un récit captivant et une leçon sur le concept fondamental de la xénia. Bien que les rituels de la xénia se soient estompés au fil du temps, L’Odyssée peut encore rappeler aux lecteurs modernes comment des personnes civilisées devraient – et ne devraient pas – se comporter.


