Bataille de Péluse : comment la Perse vainquit l'Égypte ancienne
Deux puissances majeures du Proche-Orient ancien, l’Égypte et la Perse, s’affrontèrent lors de la bataille de Péluse, qui devait sceller le destin de l’Égypte ancienne.
Pendant des millénaires, l’Égypte pharaonique fut la première puissance du monde antique. Sa culture rayonnait de la Nubie à l’Anatolie, et les armées du Pharaon maintenaient la sécurité de ses longues frontières. Avec le déclin du Nouvel Empire, l’Égypte entra dans une longue ère de décadence.
L’essor de l’Empire achéménide sous Cyrus le Grand bouleversa durablement l’équilibre des forces dans la région, la Perse défiant l’Égypte pour l’hégémonie.
Contexte : le long déclin de l’Égypte
L’Égypte ancienne avait atteint l’apogée de sa puissance et de son prestige sous les XVIIIe et XIXe Dynasties du Nouvel Empire (v. 1550 – 1077 av. J.-C.). Sous le règne de** Ramsès II**, l’Égypte était entrée en conflit avec l’Empire hittite centré sur l’Anatolie, un affrontement qui culmina avec la bataille de Qadesh (1274 av. J.-C.) et dont l’issue resta indécise.
Après le déclin puis l’effondrement de l’Empire hittite, l’Égypte ne devait affronter de rival sérieux qu’avec l’essor de l’Empire assyrien en Haute Mésopotamie.
Les raids des mystérieux Peuples de la Mer, l’accroissement du pouvoir du clergé d’Amon et le déclin économique contribuèrent tous à l’affaiblissement lent mais irréversible de l’Égypte en tant que grande puissance.
L’Empire néo-assyrien conquiert l’Égypte
À la suite d’une série de conflits avec les Assyriens sous la XXVe Dynastie (747 – 656 av. J.-C.), l’Égypte avait définitivement perdu tout point d’appui au Proche-Orient. En conséquence, l’Égypte tomba aux mains d’envahisseurs étrangers et fut intégrée à l’Empire néo-assyrien.
La domination assyrienne fut toutefois de courte durée. L’Égypte recouvra son indépendance, mais ses souverains se révélèrent incapables d’enrayer le déclin de la puissance militaire égyptienne, bien que le pays demeurât prospère et connût une période de renouveau culturel.
Amasis tente de restaurer la gloire passée de l’Égypte
Sous la XXVIe Dynastie (664 – 625 av. J.-C.), l’Égypte connut un redressement modeste.
La chute de l’Empire assyrien et l’essor subséquent de l’Empire néo-babylonien affranchirent l’Égypte d’un adversaire dangereux. La domination babylonienne en Mésopotamie s’avérerait toutefois éphémère.
Sous Cyrus le Grand, l’Empire achéménide devait unifier l’ensemble du Proche-Orient ancien sous son sceptre.
L’Égypte sous la XXVIe Dynastie
Les pharaons Psammétique Ier et Néchao II étaient parvenus à restaurer l’indépendance de l’Égypte après avoir chassé les Nubiens. Néchao II s’allia à l’Empire assyrien, alors en pleine désagrégation, afin de contrer la puissance montante de l’Empire néo-babylonien, mais subit une défaite à la bataille de Karkemish. Son héritier Psammétique II mena avec succès des campagnes contre les Kouchites et lança une expédition en Palestine.
Plus important encore, il entreprit de restaurer les anciens monuments et d’édifier de nouveaux temples. Le successeur de Psammétique, Apriès, fut moins heureux et fut finalement renversé par Amasis, un général d’armée qui devint le pharaon suivant.
Le Pharaon consolide sa position et s’allie aux Grecs
Selon Hérodote, sous le règne d’Amasis, l’Égypte et la Grèce resserrèrent leurs liens. Amasis autorisa les Grecs à s’établir en Égypte et désigna la ville de Naucratis, dans le delta du Nil, comme lieu de résidence.
Durant son règne, le Pharaon chercha à utiliser les mercenaires grecs contre l’ennemi héréditaire de l’Égypte, la Perse. Hérodote affirme en outre que sous Amasis, l’Égypte atteignit un niveau de prospérité sans précédent et précise que le nombre de cités habitées dépassait vingt mille. Amasis avait repoussé une incursion babylonienne en Égypte, ce qui renforça la confiance du Pharaon en sa propre puissance.
Malgré les richesses de l’Égypte, Amasis ne disposait pas des moyens de contrer la puissance croissante de la Perse sous Cyrus. Isolée et dépourvue d’alliés, l’Égypte faisait face à la sombre perspective d’une invasion perse.
Cambyse II décide d’envahir
Le dernier adversaire de la Perse était l’Égypte. Si l’on en croit le récit d’Hérodote, Amasis fournit bientôt à Cambyse II le prétexte idéal pour envahir. Hérodote raconte comment Cambyse II demanda la main de la fille du Pharaon, ce qu’Amasis soupçonnait n’être qu’un prétexte pour faire de la jeune femme la concubine du Roi.
Le Pharaon se décida en voyant la belle fille de son prédécesseur, nommée Nitetis, et la confia à Cambyse comme si elle était sa propre fille. Lorsque le Roi perse l’étreignit et l’appela par le nom de son père, Nitetis déclara qu’Amasis l’avait trompé, le qualifiant de rebelle et de meurtrier de son propre père.
Cambyse y vit un prétexte suffisant pour envahir et mobilisa ses troupes pour la guerre.
La conquête perse de l’Égypte commence
À cette époque, la faiblesse militaire de l’Égypte était devenue manifeste aux yeux de ses ennemis. Les armes et les tactiques supérieures de l’armée perse conféraient un net avantage sur les Égyptiens, qui avaient été conquis par l’Assyrie un siècle plus tôt et s’étaient révélés incapables de vaincre les Babyloniens. Aux yeux des Perses, l’Égypte semblait une conquête aisée.
Psammétique III fait face à l’offensive perse imminente
Pour aggraver la situation des Égyptiens, Amasis mourut peu avant l’invasion perse de l’Égypte, laissant le trône à son jeune et inexpérimenté fils Psammétique III. Malgré son jeune âge, le nouveau Pharaon fit tout son possible pour préparer le pays à l’invasion perse.
Cambyse se mobilisa promptement et marcha contre son ennemi. Ayant obtenu l’amitié des tribus arabes qui peuplaient les régions désertiques de l’actuelle péninsule du Sinaï et du sud d’Israël, le monarque perse traversa le désert et établit son camp à proximité des Égyptiens.
L’Égypte ancienne affronte son heure la plus sombre
Le jeune souverain égyptien fortifia sa position à Péluse, sur la branche pélusiaque du Nil, à l’extrémité orientale de l’Égypte. Cette branche aujourd’hui disparue du Nil constituait la dernière barrière entre les envahisseurs perses et l’Égypte.
Psammétique avait fortifié la capitale, Memphis, craignant le pire. Hérodote relate un événement singulier survenu à Thèbes, l’ancienne capitale d’Égypte, peu après l’accession de Psammétique au trône. L’historien grec affirme qu’il plut à Thèbes, ville où les précipitations sont habituellement inexistantes. Un tel événement dut être perçu comme un funeste présage par les Égyptiens.
Hérodote ne fournit aucun détail précis sur le déroulement de la bataille, mais indique que les Égyptiens ne tardèrent pas à rompre les rangs et à fuir en désordre vers Memphis. D’autres sources antiques offrent un récit radicalement différent de la manière dont le souverain perse vainquit les Égyptiens à Péluse.
Cambyse utilise une arme secrète contre les Égyptiens
En temps de guerre, la tromperie joue un rôle essentiel. Les chefs militaires de toutes les époques ont recouru à la ruse pour obtenir un avantage décisif sur l’ennemi et prendre l’élément de surprise.
Le rusé monarque perse passait pour posséder une connaissance approfondie de la culture égyptienne. Polyaen, auteur antique écrivant au IIe siècle de notre ère, sous le règne de l’empereur romain Marc Aurèle, livre un récit fascinant de la bataille.
Contrairement à Hérodote, Polyaen affirme que les Égyptiens résistèrent avec succès à l’assaut perse, contraignant Cambyse à changer de tactique. Le stratège perse exploita sa connaissance de la religion égyptienne et lâcha devant ses propres troupes des centaines de chats, de chiens, de moutons et d’ibis, sachant que les Égyptiens n’oseraient pas porter atteinte à des animaux qu’ils tenaient pour sacrés.
Stupéfaits, les Égyptiens prirent la fuite. Ils préférèrent la défaite au risque d’offenser leurs dieux.
Les chats dans la religion de l’Égypte ancienne
Les chats étaient en effet vénérés comme des animaux sacrés dans l’Égypte ancienne. Ils n’étaient pas seulement appréciés comme animaux de compagnie, mais aussi étroitement associés à la déesse Bastet, représentée avec un corps de femme et une tête de chat. Bastet était une divinité extrêmement populaire auprès des Égyptiens. Son culte avait déjà gagné en importance dès l’époque de l’Ancien Empire.
Le respect que les Égyptiens témoignaient à Bastet s’étendait à tous les chats, qu’il était interdit de maltraiter sous quelque forme que ce soit. Nuire à un chat équivalait à insulter la déesse. Des milliers de restes momifiés de chats ont été découverts dans des tombes à travers l’Égypte.
Des animaux tels que les chiens, les ibis et les taureaux étaient également considérés comme sacrés. Ils jouaient aussi un rôle notable dans la religion égyptienne. Les chiens étaient associés au dieu Anubis, tandis que les ibis l’étaient à Thot, le dieu de la sagesse et de l’écriture.
Les chats ont-ils condamné l’Égypte à des siècles de domination étrangère ?
Dans son ouvrage les Stratagèmes, Polyaen indique que Cambyse alla plus loin encore en faisant peindre l’image de la déesse Bastet sur les boucliers de ses soldats. Les Égyptiens choisirent de fuir plutôt que de risquer de blesser les animaux sacrés et se replièrent en désordre vers Memphis.
Péluse tomba rapidement, et les Perses victorieux mirent bientôt le siège devant Memphis. Si l’on doit croire le récit de Polyaen, la bataille de Péluse constituerait le premier emploi de chats dans la guerre ainsi que le plus ancien exemple connu de guerre psychologique.
Les Égyptiens subissent une défaite écrasante
La victoire perse sur Psammétique III à Péluse marqua le début de la domination perse sur l’Égypte. Les Égyptiens subirent de lourdes pertes, tandis que les pertes perses furent légères. Memphis tomba bientôt aux mains de Cambyse, qui marcha ensuite sur Saïs, où il ordonna que le corps d’Amasis fût exhumé et brûlé, en vengeance de l’offense commise par le Pharaon défunt.
Les sources grecques affirment que Cambyse traita durement les Égyptiens vaincus. Polyaen prétend que le souverain perse jeta des chats aux Égyptiens, méprisant leur volonté de livrer l’indépendance de leur pays par crainte de nuire à des animaux.
Psammétique lui-même fut fait prisonnier avec ses fils et ses filles, et nombre de ses proches furent mis à mort. Selon certaines sources, le souverain vaincu fut bien traité jusqu’à ce qu’il tentât d’organiser une rébellion contre les Perses et se suicidât.
L’Égypte devient une satrapie de l’Empire perse
Consécutivement à la défaite de Péluse, la lutte entre la Perse et l’Égypte s’était soldée au profit de la première. L’Égypte était devenue une satrapie de l’Empire perse, et la XXVIIe Dynastie fut fondée, les monarques perses étant reconnus comme Pharaons.
Cambyse reconstruisit Memphis après les dévastations subies par la ville au cours de cette courte guerre et respecta globalement les traditions égyptiennes. Il resta en Égypte jusqu’à ce qu’il jugeât la nouvelle satrapie suffisamment pacifiée, mais ses successeurs sur le trône éprouveraient des difficultés à gouverner cette terre lointaine.
Une indépendance éphémère et la reconquête perse
La domination perse sur l’Égypte demeura précaire dès l’origine. Les nobles et les généraux locaux tentèrent de secouer le joug étranger avec l’aide de mercenaires grecs et de Nubiens. Mais ils échouèrent jusqu’à ce qu’Amyrtée chassât les Perses de Memphis en 404 av. J.-C.
L’Égypte demeurerait indépendante pendant les soixante années suivantes, les Perses se révélant incapables de reconquérir le pays en raison de querelles internes. Artaxerxès (358 – 338 av. J.-C.) échoua à recouvrer l’Égypte en 351 av. J.-C., ayant subi une défaite majeure face aux Égyptiens sous Nectanébo II. Il lança une nouvelle campagne huit ans plus tard, et l’Égypte tomba enfin aux mains du Roi perse. Jamais plus les Égyptiens ne seraient gouvernés par un Pharaon indigène.
Les chats comme arme de guerre : vérité ou mythe ?
Polyaen demeure l’unique source affirmant que Cambyse utilisa des chats pour vaincre les Égyptiens à Péluse. Il s’agissait peut-être d’une tentative de dépeindre les Égyptiens comme un peuple fidèle à ses croyances et à ses traditions au point de sacrifier sa liberté plutôt que de risquer d’offenser les dieux qui avaient fait la grandeur de l’Égypte.
Si cette version est véridique, elle témoignerait de la grandeur de la civilisation de l’Égypte ancienne et expliquerait pourquoi celle-ci perdura pendant plus de trois millénaires.
Conclusion
La bataille de Péluse constitua l’affrontement final entre l’Empire achéménide et l’Égypte pharaonique. Bien que toujours riche, l’Égypte manquait de la force militaire nécessaire pour résister à l’attaque perse.
Plusieurs raisons expliquent la défaite de l’Égypte :
- Les Perses disposaient d’armes et de tactiques supérieures.
- Psammétique III manquait d’expérience en tant que stratège.
- Les Perses auraient pu utiliser des chats à la bataille de Péluse pour mener une guerre psychologique.
- Cambyse II connaissait bien la culture et les tactiques militaires égyptiennes.
La victoire perse à Péluse fut un tournant dans l’histoire du monde antique. Elle marqua la fin de l’Égypte en tant que pays indépendant et établit l’hégémonie perse sur une grande partie du Proche-Orient ancien.


