Iliade contre Odyssée : Le récit de deux épopées
Si la question de l’Iliade contre l’Odyssée est intimement liée — les deux œuvres étant même considérées comme consécutives par certains —, il existe de nombreuses différences subtiles ou manifestes entre elles. Par exemple, l’Iliade mêle plus librement le surnaturel et le merveilleux au domaine du quotidien.
Les dieux semblent jouer un rôle nettement plus actif dans les événements de l’Iliade, alors qu’ils se tiennent en retrait des affaires mortelles dans l’Odyssée.
Cela ne signifie pas pour autant que les dieux s’abstiennent de toute intervention dans l’Odyssée.
Quelle est la différence entre l’Iliade et l’Odyssée ?
L’une des premières choses à comprendre lorsqu’on aborde les épopées d’Homère est la manière dont l’Iliade et l’Odyssée se rapportent l’une à l’autre. En termes simples, l’Odyssée est considérée comme une sorte de suite de l’Iliade.
Les deux épopées comprennent chacune 24 chants et se concentrent sur une période précise au sein d’un événement beaucoup plus vaste. De toute évidence, la guerre de Troie et tout ce qui y conduisit constituent un récit bien plus ample que les seuls événements contenus dans l’Iliade.
Le voyage d’Ulysse pour regagner sa patrie, Ithaque, était également une histoire bien plus étendue que celle racontée dans l’Odyssée. Dans chaque épopée, Homère a encapsulé une portion des événements afin d’illustrer un propos et de présenter une vision particulière du récit.
Entre les deux œuvres, toutefois, existent des différences significatives. Si les éléments fantastiques font partie des deux récits — avec des dieux apparaissant fréquemment et des créatures mythiques telles que les nymphes, les cyclopes et les géants participant à l’action —, l’Odyssée opère un glissement dans sa manière de raconter.
Dans l’Iliade, les dieux prennent une part active, s’immisçant dans les affaires humaines, portant des messages et même participant aux combats. À un moment donné, Athéna conduit un char au cœur de la bataille, et plusieurs divinités sont blessées dans les combats.
Dans l’Odyssée, les dieux adoptent une posture beaucoup plus distante. Ils ne participent pas directement aux événements. S’ils interviennent à une ou deux reprises, ils ne s’immiscent pas directement, à l’exception du dieu Hermès, qui porte un message à Calypso, lui enjoignant de libérer Ulysse afin qu’il puisse poursuivre son voyage.
1. Les perspectives narratives dans l’Iliade et l’Odyssée
Une différence majeure entre l’Iliade et l’Odyssée, souvent négligée, réside dans la manière dont le récit est construit. Alors que l’Iliade est relatée à la troisième personne par un narrateur omniscient, l’Odyssée se déploie à travers les points de vue de multiples personnages.
L’Odyssée est également écrite à la troisième personne, mais elle ne procède pas d’un narrateur omniscient. Dans les chants IX à XII, Ulysse devient le narrateur, relatant ses propres aventures.
Ce choix narratif peut sembler anodin, mais il colore l’ensemble de la perspective de chaque œuvre. L’Iliade est un récit panoramique qui embrasse les arcs de plusieurs intrigues.
L’intrigue principale est celle d’Achille et de son hubris. Un autre arc narratif est le destin de Troie. L’ingérence et l’implication des dieux constituent d’autres thèmes, tout comme les efforts des personnages humains pour contourner la volonté divine et remporter les batailles.
Ulysse : L’homme qui relie les deux épopées
Ulysse apparaît pour la première fois dans l’Iliade lorsque le Grec Palamède lui rappelle son obligation au titre du serment de Tyndare. Suivant le conseil d’Ulysse lui-même, le roi spartiate Tyndare avait fait jurer à chacun des prétendants d’Hélène de respecter l’union d’Hélène et de l’élu de son choix, et de s’engager à défendre ce mariage.
Sachant qu’il ne reviendrait pas de la guerre avant vingt ans s’il y participait, Ulysse tenta de simuler la folie. Il attela une chèvre et un bœuf à sa charrue et ensemença ses champs de sel. Palamède plaça son fils en bas âge, Télémaque, devant la charrue, forçant Ulysse à révéler sa lucidité en déviant sa trajectoire.
Ulysse joue un rôle de conseiller tout au long de la guerre de Troie. Il est un guerrier habile, mais aussi un meneur sage. Lorsqu’il fut prédit que si les chevaux de Rhésos buvaient à la rivière Scamandre, Troie ne pourrait être prise, Ulysse s’associa à Diomède, le seigneur de la guerre, pour s’infiltrer dans le camp troyen et tuer les chevaux, empêchant ainsi l’accomplissement de la prophétie.
Bien que cet épisode ne soit relaté que dans l’Odyssée, c’est Ulysse qui conçut le stratagème du cheval de bois géant, trompant les Troyens pour qu’ils l’introduisent dans leur cité, provoquant ainsi la défaite finale.
2. Un récit de guerre et un voyage
Il est impossible d’achever une étude des différences entre l’Odyssée et l’Iliade sans examiner les thèmes fondamentaux de chaque épopée.
L’Iliade est le récit d’une portion de la guerre de Troie.
Elle se déroule en grande partie dans un seul lieu, et le conflit oppose les individus composant deux principaux camps — les Achéens et les Troyens.
C’est une épopée de guerre, de batailles et de conflits, et des défis auxquels font face les personnages dans le cadre de ces affrontements.
L’Iliade est un récit d’homme contre homme, les deux armées s’affrontant pour le destin non seulement d’une cité, mais aussi d’une femme pour l’amour de laquelle un jeune prince imprudent fut prêt à déclencher une guerre.
Par contraste, l’Odyssée est l’histoire d’un seul homme et de son voyage épique pour regagner sa patrie bien-aimée. Sur sa route ne se dressent pas des armées, mais plutôt les dieux, la nature et le destin.
Le thème récurrent du destin traverse l’intégralité de l’épopée. Ulysse ne peut échapper à la prophétie formulée avant même son entrée en guerre — il s’écoulerait vingt ans avant son retour.
Bien que la guerre se soit achevée au bout de dix ans, il lui fallut une décennie supplémentaire pour regagner Ithaque, essuyant toutes les épreuves, perdant hommes et navires au fil du chemin, jusqu’à ce qu’il revînt meurtri et solitaire.
Arrivé au seuil de sa demeure, une ultime épreuve l’attendait. Son épouse bien-aimée, Pénélope, avait repoussé ses prétendants durant son absence. Il devait prouver son identité et vaincre ceux qui auraient usurpé son trône. Là où l’Iliade est une épopée de guerre et de bataille, l’Odyssée est le récit d’un voyage, de l’effort héroïque d’un héros pour regagner son foyer.
3. Dieux, cyclopes et mortels
Dans l’Odyssée comme dans l’Iliade, les dieux et autres créatures fantastiques occupent une place considérable. Il existe toutefois une différence fondamentale entre les deux œuvres.
Dans l’Iliade, les dieux sont au premier plan, participant directement à l’action au fil du récit. Zeus lui-même est rejoint par la déesse Athéna, Héra, Poséidon et Hermès, qui soutiennent tous les Grecs.
De leur côté, les Troyens comptent sur leur propre alignement divin : la déesse Aphrodite, le dieu Apollon, la déesse Artémis et Léto. Chaque divinité a ses raisons personnelles pour prendre parti. Athéna et Héra avaient été offensées par le prince troyen Pâris. Celui-ci avait été désigné comme juge entre Athéna, Héra et Aphrodite, et avait choisi Aphrodite, acceptant son pot-de-vin : l’amour de la plus belle femme du monde — Hélène de Sparte.
C’est d’ailleurs Aphrodite qui intervient lorsque Pâris se trouve engagé dans un duel avec Ménélas, le premier mari d’Hélène. Au chant IV, Héra convainc Zeus de promettre la défaite de Troie.
Tout au long des chants suivants, les dieux apparaissent ou sont impliqués dans chaque chapitre, avec des scènes où les divinités débattent de leur implication et des conséquences, présentes dans presque chaque livre.
Dans l’Odyssée, les dieux se tiennent plus en retrait. Leur intervention n’est rapportée qu’à travers le récit d’Ulysse, et elle est également beaucoup moins directe.
Bien qu’Ulysse affronte de multiples périls mortels et perde hommes et navires, subissant tragédie sur tragédie, les dieux interviennent rarement de manière directe, que ce soit dans sa fortune ou dans son infortune. Des prophéties entourent le voyage d’Ulysse et les embûches auxquelles il fera face, mais il s’agit de fort peu d’interventions directes. Contrairement à Hector, Pâris et Achille, Ulysse est largement livré à lui-même.
4. Les multitudes contre l’histoire d’un seul homme
Les différences entre l’Iliade et l’Odyssée sont nombreuses, presque aussi nombreuses que la multitude de personnages qui peuplent le récit de l’Iliade. À chaque chapitre, un nouvel acteur majeur rejoint les rangs, si bien que la liste des personnages principaux s’allonge jusqu’à compter près de cinquante mortels et immortels.
L’Odyssée, en comparaison, présente une distribution grossièrement deux fois moins nombreuse. Ulysse est l’unique foyer de l’Odyssée, tandis que dans l’Iliade, le centre d’attention se déplace selon le moment du récit.
Tout en se concentrant sur quelques arcs narratifs majeurs, l’histoire de l’Iliade est véritablement celle de deux nations et de l’équilibre des destins entre les mains de dieux et de déesses capricieux.
Par contraste, l’Odyssée est le récit d’un seul homme et de son voyage de retour vers sa patrie et sa famille bien-aimées. L’attention demeure largement fixée sur Ulysse tandis qu’il relate son récit au roi des Phéaciens.
Une fois que le roi a entendu son histoire, il offre à Ulysse un passage sûr vers son propre pays afin qu’il puisse reconquérir Pénélope et son royaume.
5. La caractérisation épique et les techniques narratives
Dans la discussion sur l’Odyssée et l’Iliade, il ne faut pas négliger la caractérisation et les choix linguistiques.
Achille, l’un des principaux personnages de l’Iliade et le pivot de la trajectoire de l’épopée, est décrit par des allusions à ses attributs physiques. Il est qualifié de « aux pieds rapides », « au cœur de lion » et « semblable aux dieux ».
Achille est un acteur impulsif qui recherche la puissance, la gloire et les comportements éclatants plutôt que des choix mesurés et sages. Selon la prophétie formulée à son sujet, Achille choisit de participer à la guerre, d’acquérir honneur et gloire, et de mener une vie brève.
Ulysse, en revanche, raconte lui-même l’histoire de son propre voyage. Le langage et la présentation s’en trouvent donc très différents.
Il évite l’éloge manifeste de ses propres prouesses physiques. Au contraire, les récits sont présentés de manière à mettre sous le meilleur jour sa perspective et ses actions face à chaque épreuve. Toujours, Ulysse apparaît comme le guide sage, menant ses hommes à travers les périls.
Lorsqu’il y a échec et perte, la faute n’en incombe jamais à Ulysse. Ce sont les hommes inconstants et leurs méfaits ou erreurs qui causent leur propre perte. Dans un cas, c’est la force supérieure de l’ennemi — les Lestrygons, une race de géants — qui entraîne la destruction de la majeure partie de sa flotte.
La planification avisée d’Ulysse, qui s’était prudemment tenu en retrait avec un seul navire, le sauve ainsi que ses compagnons restants du terrible sort subi par le reste de l’équipage. Toujours, il est le héros tragique, jamais pleinement responsable de son propre destin.
6. Des lignes temporelles intemporelles — 10 ans contre 20 ans
Ironiquement, les événements décrits dans l’Iliade s’étendent sur environ dix ans.
Depuis l’enlèvement d’Hélène par Pâris et leur traversée vers Troie jusqu’à la chute finale de la cité et la récupération d’Hélène par son époux, il s’écoule à peine dix ans. Par contraste, le voyage d’Ulysse dure vingt ans. Lorsqu’il part pour la guerre, son fils n’est qu’un nourrisson. Son histoire embrasse à la fois la guerre et les dix années du retour. Prises ensemble, l’histoire d’Ulysse relie les deux épopées et couvre vingt ans.
Bien que la guerre s’étende sur dix ans, le récit de l’Iliade ne couvre guère que quelques mois du conflit.
Alors que l’Iliade se concentre principalement sur le parcours et la chute d’Achille, l’Odyssée suit le voyage d’Ulysse depuis le début de son trajet de retour vers Ithaque et l’accompagne à travers les océans, affrontant des périls inimaginables, jusqu’à son retour sur sa terre natale.
7. Tragédie contre espoir — des intrigues divergentes
L’Iliade est avant tout une tragédie. Un récit de guerre, d’hubris et de destruction, de cupidité et d’orgueil, et de mort. L’Iliade illustre le destin à l’œuvre, les prophéties s’accomplissant dans la vie de nombreux personnages.
On peut se demander si c’est véritablement le destin ou bien leur propre hubris et arrogance qui entraîne la mort des héros dans l’Iliade. Achille, en particulier, eut plusieurs occasions de renoncer à son orgueil et de mener une longue vie heureuse.
Dans sa blessure d’amour-propre liée à Briséis, dans sa douleur et sa fureur après la mort de Patrocle, et dans son hubris dans le traitement du corps d’Hector, il choisit sa propre voie : une vie glorieuse mais brève.
Ulysse savait, en partant, qu’il était condamné à ne pas revoir Ithaque avant vingt ans. Il avait tenté d’échapper à l’enrôlement dans la guerre, mais en vain.
Une fois engagé dans le conflit, il n’en demeura pas moins constant et devint le principal conseiller et stratège. Par contraste, Achille se livra à une colère digne d’un enfant capricieux, se retirant sous sa tente et refusant de combattre après que sa captive de guerre, Briséis, lui eut été enlevée.
« Achille était condamné à mourir, mais Ulysse irait de l’avant et obtiendrait ce qu’il désirait le plus : sa famille et son royaume. »
Les dénouements
Alors que l’Iliade s’achève peu après la mort d’Hector — un événement qu’Homère considérait comme l’aboutissement de l’arc narratif —, l’histoire d’Ulysse se termine par la reconquête définitive de son royaume, faisant de son récit une histoire porteuse d’espoir.
L’Iliade est une tragédie nourrie par l’orgueil et la folie de ses acteurs. Depuis la décision initiale des parents de Pâris de l’abandonner dans la nature sauvage jusqu’à son enlèvement d’Hélène hors de sa patrie, le poème tout entier n’est qu’une succession de mauvaises décisions.
Patrocle tire profit de l’accès à l’armure d’Achille, et sa quête de gloire le conduit à la mort. Le désir de vengeance d’Achille le pousse à profaner le corps d’Hector. Cela finit par entraîner sa propre mort, qui survient après la fin du poème. La mort d’Hector clôt l’Iliade, indiquant que le ton de l’épopée est celui du désespoir du destin conjugué à l’orgueil des mortels.
Par contraste, Ulysse, bien qu’il essuie les revers, maintient son calme et prend des décisions judicieuses. C’est ainsi qu’il parvient à rentrer chez lui et à atteindre son but ultime : retrouver sa famille et son royaume.
Les deux récits mettent en parallèle une série de décisions prises par les personnages et racontent l’expérience humaine, tant dans ses aspects nobles que funestes, mue par nos propres choix.





