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Ibn Tumart : chef religieux charismatique

Ibn Tumart fut un dirigeant musulman d’Afrique du Nord qui fonda le mouvement almohade. Tumart dirigea une organisation de tribus berbères visant à mettre fin à la domination almoravide en Afrique du Nord et à instaurer un califat musulman strict.

Bien qu’il n’ait pas réussi à mener la lutte armée de son vivant, il créa le mouvement almohade et demeure un acteur essentiel de ce qu’il deviendrait après sa mort. Cet article explore la vie mouvementée d’Ibn Tumart.

Qui était Ibn Tumart ? Un descendant d’Idriss Ier

Le réformateur islamique Ibn Tumart, l'homme qui a changé le cours de l'histoire islamique

Muhammad Ibn Tumart naquit vers 1080 au sein d’une tribu berbère masmuda des montagnes de l’Atlas, dans la région du Sous, dans le sud du Maroc actuel. Son nom signifie « fils de la Terre » en berbère. Fils du gardien de la lampe de la mosquée du village, il passa une grande partie de son enfance à allumer des lampes dans les mosquées de la région. On lui donna le surnom d’« Asafu » dans son enfance, qui se traduit par « brandon » ou « amoureux de la lumière ».

Ibn Tumart et ses partisans affirmaient qu’il était un descendant d’Idriss Ier, fondateur de la dynastie idrisside dans le nord du Maroc et descendant du petit-fils du Prophète Mohammed. Les chercheurs ont longuement débattu cette affirmation, le lien généalogique n’ayant jamais été prouvé ; il était d’usage pour les chefs berbères ambitieux de proclamer faussement une lignée chérifienne (noble) afin de gagner en pouvoir.

Ibn Tumart est également appelé Muhammad ibn Abdallah ou Muhammad ibn Tumart. De nombreux spécialistes estiment que « Tumart » lui fut attribué comme surnom par ses disciples, signifiant « bonne fortune », « joie » ou « bonheur » en berbère. « Tumart » peut aussi être employé de manière interchangeable avec le mot « Saad », un prénom masculin arabe courant qui se traduit par « félicité », « bonheur », « prospérité », « succès » et « bonne chance ». De nombreux saints musulmans soufis portèrent ce nom à travers la région.

Durant la vie de Tumart, le Maroc était sous le contrôle de la dynastie almoravide, une dynastie berbère créditée de la propagation de l’islam dans une grande partie de l’Afrique occidentale. Tumart manifesta un vif intérêt pour la religion dès sa jeunesse et quitta son foyer pour étudier l’islam à travers la région. Vers 1106, il se rendit à Qortoba, considérée alors comme le centre d’études islamiques le plus important de la région. Il y devint le disciple d’Abu Bakr al-Turtushi, l’un des philosophes andalous les plus éminents du XIIe siècle.

Après avoir étudié dans une école religieuse à Bagdad, Tumart se passionna de plus en plus pour l’observance stricte des enseignements de Mohammed et du Coran. L’école ach’arite de l’islam façonna sa foi, et il étudia peut-être sous la direction d’Al-Ghazali, éminent philosophe islamique et champion du soufisme. On raconte que Tumart était présent lorsqu’Al-Ghazali apprit que son œuvre la plus récente, l’Ihya’ Ulum al-Din, avait été interdite par le gouvernement almoravide. Al-Ghazali se serait tourné vers Tumart et l’aurait pressé de contribuer au renversement du gouvernement almoravide, bien que les chercheurs n’aient pas confirmé cette rencontre.

La constitution de sa communauté

Vers 1117, Tumart traversa l’Afrique du Nord pour prêcher dans les villes, dénonçant les impuretés des populations. Tumart fît publiquement honte à ceux qu’il jugeait impurs aux yeux de l’islam, tels que les vendeurs de vin ou les femmes ne portant pas de voile en public. Certains de ces épisodes de réprobation publique dégénérèrent en violences et provoquèrent des troubles au sein de la population. Une part essentielle de sa prédication visait le gouvernement almoravide qui contrôlait la région, qu’il considérait comme des interprètes impurs et hérétiques de l’islam.

Prédications d'Ibn Tumart

Tumart méprisait leur recours à l’école malikite de droit islamique sunnite, qu’il condamnait comme impure pour ne pas adhérer strictement aux traditions de la « Sunnah » et du « Hadith » de Mohammed. Tumart adhérait au droit islamique zahiri et critiquait vivement les Almoravides pour avoir confié une part excessive du droit de la dynastie aux tribunaux séculiers.

Tumart entreprit ces exhibitions de prédication publique dès qu’il quitta l’école de Bagdad et se mit en route pour son pèlerinage à La Mecque. Désireux de partager sa formation islamique nouvellement acquise, il fut chassé de la ville pour nuisance.

Il se rendit ensuite au Caire et à Alexandrie, avant d’embarquer sur un navire vers le Maghreb, en Afrique occidentale. Durant la traversée vers le Maghreb, Tumart se serait mis à jeter par-dessus bord des flasques de vin, Mohammed l’ayant condamné. Il admonesta également les marins pour leur manquement aux prières islamiques quotidiennes strictes ; certains récits affirment que Tumart fut jeté par-dessus bord par les marins et secouru quelques jours plus tard.

Tumart poursuivit ses prédications à travers le nord-ouest de l’Afrique. Il se postait souvent à proximité des écoles et des mosquées, prêchant avec un bâton puritain à la main, fustigeant bruyamment la population citadine pour le mélange des sexes, l’absence de voile des femmes en public, ainsi que la production de vin et la musique.

Après avoir été banni de la ville de Béjaïa, dans l’actuelle Algérie, il s’installa en périphérie de la cité et commença à rassembler un groupe de disciples. C’est en y prêchant qu’il rencontra deux hommes qui deviendraient des figures majeures de son mouvement : Abd al-Mu’min, qui lui succéderait après sa mort, et al-Bashir, son principal stratège politique et militaire.

Tumart et ses partisans se dirigèrent ensuite vers le Maroc actuel, ce qui donna lieu à un incident dans la ville de Fès. En y entrant, Tumart non seulement exigea de débattre avec les théologiens de la ville, mais finit par agresser la sœur de l’émir almoravide Ali ibn Yusuf pour ne pas porter de voile en public.

Banni de Fès, Tumart et ses partisans se rendirent à Marrakech, la capitale almoravide, où il débattit avec l’émir en personne. En voyant le dirigeant almoravide, il aurait déclaré : « Où est l’émir ? Je ne vois ici que des femmes ! », une déclaration hautement offensante qui se moquait de la tradition almoravide voulant que les nobles portent le voile.

À l’issue du débat, les croyances religieuses de Tumart furent déclarées blasphématoires par les Almoravides, beaucoup réclamant la mise à mort ou l’emprisonnement de Tumart. L’émir décida plutôt de le bannir de Marrakech après lui avoir infligé une flagellation de quatorze coups de fouet.

Tumart se rendit ensuite dans la ville voisine d’Aghmat, où il provoqua de nouveaux troubles par ses sermons publics et ses condamnations. Les oulémas d’Aghmat demandèrent à l’émir d’arrêter Tumart, mais il échappa à l’arrestation grâce à l’aide d’un chef masmuda.

Les Almohades dans les montagnes de l’Atlas

Après avoir été banni de Marrakech et des autres villes de la région, Tumart retourna avec ses partisans sur son lieu de naissance, dans les montagnes de l’Atlas, où il renforça sa fidèle communauté dans la vallée du Sous.

Tumart prêcha tout particulièrement le concept de « tawhid », centré sur le monothéisme strict de l’islam. Il donna à ses disciples le nom d’Almohades, ou al-Muwaḥḥidūn, qui signifie « ceux qui affirment l’unité de Dieu ».
Durant cette période dans les montagnes de l’Atlas, Tumart vécut essentiellement en ermite, ne quittant sa grotte que pour prêcher devant sa foule grandissante de partisans. Beaucoup estiment que cette retraite fut inspirée par le retrait du Prophète Mohammed de la société dans la grotte de Hira, où il médita et reçut sa première révélation.

Retraite d'Ibn Tumart chez les Almohades

Tumart se proclama le Mahdi, un dirigeant islamique qui restaurerait la justice et une société islamique parfaite sur Terre. Tumart était réputé pour son charisme, sa connaissance approfondie de l’islam et son talent oratoire. De nombreux habitants de la région rejoignirent le mouvement en le croyant doté de pouvoirs surnaturels en tant qu’homme saint. Tumart commença progressivement à planifier une approche plus militante au sein de son mouvement, prêchant le renversement du gouvernement almoravide et l’instauration d’une loi islamique stricte.

En 1122, Abu Hafs Umar ibn Yahya al-Hintati, ou Umar Hintati, un éminent chef hintata, rendit visite à Tumart et lui offrit de le protéger du gouvernement almoravide. Tumart abandonna bientôt sa grotte et accepta l’offre, se rendant dans le Haut Atlas, où il prêcha avec un grand succès auprès des tribus locales. Le chemin de la grotte vers le Haut Atlas ainsi que la grotte elle-même furent considérés comme sacrés par les Almohades, nombre d’entre eux considérant cet itinéraire comme un pèlerinage saint.

Après avoir rallié les tribus montagnardes masmuda des Ganfisa, Gadmiwa, Hintata, Haskura et Hazraja, Tumart décida de bâtir le quartier général fortifié almohade dans le Haut Atlas, dans le village de Tin Mel.
Au cours des huit années suivantes, une guérilla s’engagea entre les combattants almohades de Tumart et les troupes almoravides à travers la région du Haut Atlas au sud de Marrakech. Cette guérilla perturba les importantes routes commerciales almoravides et menaça leur contrôle de la région.

Grâce aux avantages défensifs des montagnes de l’Atlas, les Almoravides ne purent venir à bout des combattants almohades. Au lieu de détruire le mouvement, ils concentrèrent leurs opérations militaires sur le confinement de Tumart et de ses troupes dans le Haut Atlas.

La société almohade

Le groupe berbère de Tumart constituait une société lâche de tribus diverses qui, souvent, n’avaient qu’une connaissance superficielle de l’islam. Tumart entreprit d’enseigner le Coran et les préceptes islamiques, transformant sa population berbère hétérogène en une société musulmane unifiée dotée d’un système de gouvernance égalitaire. Il enseignait aussi bien en berbère qu’en arabe et encourageait ses disciples à mémoriser le Coran.

Bien que Tumart ait fait preuve de brutalité dans ses méthodes — metant à mort des anciens tribaux dissidents ou orchestrant la sanglante purge menée par son stratège en chef en 1129 —, il cherchait à bâtir une société relativement égalitaire, fondée sur l’observance stricte du Coran et des enseignements de Mohammed.

L’attaque manquée contre Marrakech

Tumart et ses troupes lancèrent enfin une campagne contre Marrakech en 1130. Les Almohades vainquirent rapidement une colonne de troupes almoravides près d’Aghmat et les poursuivirent jusqu’à Marrakech. La ville de Marrakech fut prise par surprise par l’arrivée des Almohades, les défenses étant quasi inexistantes, et la population se précipita en masse derrière les remparts.

Les Almohades assiégèrent la ville pendant quarante jours, mais furent finalement décimés par les renforts almoravides. La bataille d’al-Buhayra eut lieu juste à l’est de la ville et entraîna la mort d’une grande partie de la direction almohade, y compris le général al-Bashir. De fortes pluies vers la fin de la bataille permirent aux troupes almohades survivantes de se replier vers les montagnes de l’Atlas.

Tumart mourut de maladie peu après cette défaite désastreuse, en août 1130.

Les Almohades après Tumart

Abd al-Mu’min fut le successeur de Tumart et dissimula sa mort pendant trois ans, le temps de consolider pleinement son pouvoir sur les Almohades. Abd al-Mu’min réalisa nombre des ambitions de Tumart, parvenant à s’emparer de la ville de Marrakech dix-sept ans après la défaite désastreuse de la bataille d’al-Buhayra.

Abd al-Mu’min remplaça la domination almoravide en Afrique du Nord par celle des Almohades, dont l’empire s’étendit, à son apogée, du sud de l’actuelle Espagne jusqu’à la Libye. S’il instaura initialement nombre des croyances islamiques puritaines de Tumart au début de la dynastie almohade, les Almohades assouplirent progressivement leurs lois religieuses. Ils furent finalement chassés du pouvoir dans la région en 1269.

Conclusion

Ruines d'Ibn Tumart chez les Almohades

Nous avons retracé la vie mouvementée d’Ibn Tumart, dirigeant almohade.

Passons en revue les principaux événements de la vie et de l’héritage de Tumart.

  • L’idéologie de Tumart reposait sur une adhésion stricte à l’islam et aux enseignements du Prophète Mohammed.
  • Tumart grandit dans une région contrôlée par la dynastie almoravide, qu’il considérait comme hérétique et trop indulgente dans la pratique de l’islam.
  • Tumart constitua une communauté qui l’accompagna à travers les villes d’Afrique du Nord, avant d’être finalement banni dans les montagnes de l’Atlas.
  • Tumart développa le mouvement almohade dans le Haut Atlas, ralliant de nombreux tribus berbères de la région à sa cause.
  • Ses forces attaquèrent Marrakech en 1130 mais subirent une défaite désastreuse à la bataille d’al-Buhayra. Il mourut de maladie peu après la bataille.

Bien qu’il n’ait jamais vu le renversement du gouvernement almoravide, Tumart posa les fondations de la dynastie almohade qui s’épanouit après sa mort.

Créé : 11 janvier 2022

Modifié : 18 mars 2024