Les épithètes homériques - Formules poétiques dans l'Iliade et l'Odyssée
Les épithètes homériques parsèment l’ensemble des épopées et aident l’auditeur à s’ancrer dans les expressions de l’auteur concernant les personnes et les lieux décrits. Les épithètes sont bien plus qu’un simple langage fleuri.
Elles contribuent à la forme du poème, soutiennent la structure fondamentale de l’œuvre et sont composées en hexamètre dactylique. Ce mètre est également connu sous le nom d’hexamètre héroïque ou mètre épique.
Traditionnellement, il est associé tant à la poésie grecque qu’à la poésie latine. L’hexamètre dactylique suit un schéma précis de syllabes et de temps forts, conférant à l’écriture une qualité lyrique et facilitant à la fois la mémorisation par le récitant et l’engagement de l’auditoire.
Parmi les épithètes homériques les plus familières, on trouve des expressions comme « l’aurore aux doigts de rose », « la mer vineuse », « Héra aux bras blancs » et Ulysse « au grand talent de conteur ».

Les épithètes homériques étaient des expressions poétiques utilisées pour décrire les personnages et les lieux
Qu’est-ce qu’une épithète homérique ? L’art du mot chez Homère
Qu’est-ce qu’une épithète homérique ? L’hexamètre dactylique exige un rythme précis des mots prononcés. Les épithètes servent d’outils mnémotechniques tant pour le récitant des poèmes, traditionnellement transmis oralement, que pour l’auditoire.
Les épithètes fournissent un répertoire d’expressions métriquement appropriées permettant d’équilibrer noms et lieux dans l’épopée, tant pour créer des images dans l’esprit de l’auditeur que pour conformer les paroles aux exigences du mètre poétique.
Les épithètes ne sont pas de simples adjectets associés à des noms particuliers. Ce sont des descripteurs dotés de paramètres spécifiques, qui précisent la nature existentielle du nom auquel ils s’appliquent. Par exemple, Achille est qualifié de « aux pieds légers ». Ce descripteur s’applique qu’il soit en train de courir ou immobile, car il est véloce de ses pieds en toute circonstance, et non seulement lorsqu’il fait la démonstration de cette habileté.
Les épithètes peuvent prêter du réalisme au récit, ancrant dans l’esprit de l’auditeur des personnes, des lieux et des objets familiers, ajoutant de la couleur et des images saisissantes au récit, et fixant les attributs du personnage mentionné dans l’esprit de l’auditeur (pour la caractérisation).
Quelles sont les épithètes dans l’Odyssée ?
Les épithètes del’Odyssée s’appliquent principalement à Ulysse lui-même. Il est diversement décrit comme un « homme aux mille ruses » et un « homme aux nombreux expédients ». Le terme grec se traduit par « polytropos », qui signifie « aux multiples détours ».
Certains érudits traduisent ce mot par « rusé ». D’autres considèrent Ulysse comme adaptable, modifiant son caractère en fonction de la situation et des circonstances. Cette habileté est essentielle tant à sa survie qu’à son talent de diplomate. Il sait se rendre sympathique aux autres parce qu’il peut s’ajuster et s’adapter à diverses situations, aux besoins et aux perceptions de chacun.
Il est également appelé « vieillard aux mille souffrances », « homme aux nombreux tourments » et « tant prié ». Ces descriptions approfondissent sa place dans l’Odyssée en tant que personnage inspirant la sympathie.
Ulysse se présente à la fois comme un être adaptable et ingénieux, et comme un homme aux souffrances immenses qui utilise ses talents pour améliorer son sort et tirer avantage de chaque situation. Ses épithètes offrent au lecteur un éclairage sur son caractère et suscitent la sympathie de l’auditeur de son récit.
Le lecteur perspicace notera qu’Ulysse se qualifie lui-même d’« homme aux nombreuses souffrances ». Il lui faudra déterminer s’il est véritablement un personnage sympathique, humble au milieu de ses épreuves et tribulations, ou s’il utilise simplement ses infortunes pour s’attirer la sympathie et l’avantage auprès de ceux qu’il rencontre.
Les épithètes d’Ulysse : comment Homère les utilisa-t-il pour enrichir son récit ?
En matière d’épithètes grecques, Homère avait tendance à les appliquer le plus souvent aux personnages, divinités comme mortels. Il les employait aussi fréquemment pour les lieux, les objets ou les événements, comme dans « la mer vineuse ».
Ces épithètes tendaient à être davantage influencées par les exigences stylistiques et mnémotechniques de l’épopée et étaient moins fréquemment répétées que celles appliquées à des personnages spécifiques. Homère utilisait six catégories fondamentales d’épithètes : l’origine, le patronymique, l’apparence, l’habileté, le rang ou la qualité héroïque.
L’origine désigne le lieu géographique du foyer ou du lieu de naissance du personnage. En indiquant l’origine d’un personnage, Homère l’ancrait plus fermement dans l’esprit du public comme appartenant à une nation ou à une race particulière — par exemple, les « lanciers qui habitaient la terre fertile de Larissa ».
Les épithètes patronymiques rattachaient les personnages à leur lignée — Circé, fille du Soleil et de l’Océan. L’apparence n’était pas de simple flatterie : elle servait à fixer le personnage dans l’esprit du public comme possédant des traits spécifiques — Calypso était la « nymphe aux belles tresses ». Ce descripteur de jeunesse de Calypso permet de mieux comprendre comment Ulysse succomba à ses charmes et demeura sur son île si longtemps.
D’autres exemples d’épithètes dans l’Odyssée incluent des descripteurs d’habileté et de caractère de personnages spécifiques, en particulier ceux d’origine non humaine.
Un exemple serait celui des Sirènes, connues comme les « chanteuses de mort ». Le talent des Sirènes constitue une description en creux entre l’attrait de leur chant et le sort funeste réservé à quiconque céderait à sa séduction. Les horreurs des Lestrygons furent mises à nu dès le début de la rencontre, car ils étaient qualifiés de « race de géants », les distinguant des hommes ordinaires. Les Cyclopes étaient appelés « monstres à un seul œil », rendant évident que quiconque tombait entre leurs mains était condamné.
En revanche, les épithètes des mortels tendaient à être davantage ancrées dans l’apparence, l’habileté ou d’autres qualités, comme Hélène de Sparte, « cette femme resplendissante », célébrant la beauté qui la distingue des femmes mortelles ordinaires.
Tirésias n’est pas un devin ordinaire. Il est un « devin illustre », accentuant l’importance de ses prédictions et de ses conseils. Chaque épithète est choisie non seulement pour le rythme et la fluidité du mètre, mais aussi pour le sens et la profondeur qu’elle confère au récit et aux personnages.
Les épithètes dans l’Iliade : comment se distinguent-elles de celles de l’Odyssée ?
Les épithètes del’Iliade sont bien plus diversifiées et complexes. La différence principale entre les deux épopées réside dans la manière dont les épithètes sont employées. Non seulement les personnages individuels reçoivent des descripteurs, mais les Grecs se voient également attribuer des adjectifs supplémentaires en tant que peuple.
Par ailleurs, l’Iliade compte de nombreux personnages, dont bon nombre reçoivent des désignations spéciales correspondant à leur rang et à leur place dans le récit. Même les lieux géographiques sont pourvus de descripteurs, tant pour les identifier comme un lieu précis et familier dans l’esprit du public que pour fournir une description du lieu renforçant la compréhension de son importance et de ses caractéristiques.
L’Iliade couvre peut-être moins de terrain géographique que les voyages d’Ulysse au cours de l’Odyssée, mais elle présente une distribution de personnages bien plus vaste aux relations plus complexes.

L'Iliade présente des épithètes plus diversifiées en raison de sa distribution de personnages plus vaste
Les origines et les allégeances, mêlées aux relations, aux actions et réactions, ainsi qu’aux différences culturelles, font de l’Iliade une riche tapisserie de caractérisation. Les épithètes d’Homère en sont le fil d’or qui parcourt l’ensemble de l’œuvre, unissant les éléments divers et aidant l’auditeur à suivre le récit au fil de son déroulement.
La liste diversifiée des personnages de l’Iliade laisse une grande place à la confusion, d’autant que certains personnages partagent le même nom, comme Ajax le Grand et Ajax le Petit.
Nombre de divinités et de déesses interviennent dans les affaires humaines, et leurs motivations et domaines d’influence se chevauchent et se confondent. Les épithètes aident à maintenir le rôle de chaque personnage, mais ce sont aussi des descripteurs qui contribuent à révéler leurs motivations. Athéna, par exemple, est la fille aux yeux brillants, étincelants ou perspicaces de Zeus.
Ce descripteur tend à suggérer qu’Athéna est à la fois sage et concentrée sur son objectif. En tant que championne d’Ulysse tant dans l’Odyssée que dans l’Iliade, elle demeure dévouée à l’aider à surmonter ses innombrables infortunes. Ses conseils et sa guidance lui confèrent la sagesse nécessaire pour survivre à la guerre et, dans l’Odyssée, pour accomplir le voyage de retour vers Ithaque.
Le conte des deux Ajax — comment une épithète révélait le caractère
Ajax le Grand, également connu sous le nom d’Ajax Télamonien, se distingue d’Ajax le Petit, fils d’Oïlée, par cette désignation. Il est placé plus haut dans la hiérarchie que le guerrier qui porte le même nom, tant par son habileté que par sa lignée.
Il est le cousin d’Achille et le petit-fils de Zeus. Il est considéré comme un grand guerrier à part entière. Le célèbre Héraclès pria pour que ses parents engendrent un fils. Zeus envoya un aigle, « aetos » en grec, comme signe, et Héraclès informa les parents qu’ils devaient nommer leur fils « Ajax » en l’honneur de l’aigle, en signe de gratitude.
Il acquiert son honneur en étant connu comme le « rempart des Achéens », un descripteur qui le dépeint comme une défense imposante et redoutable, apportant sa force aux guerriers grecs et défendant le corps de Patrocle après qu’Hector l’a tué.
Fils d’une nymphe et d’un mortel, Ajax le Petit ne jouissait pas seulement d’une lignée moins prestigieuse, mais il était aussi de caractère plus vil qu’Ajax le Grand. Il attira sur lui-même et sur les Achéens la colère d’Athéna.
Lors de la prise de Troie, Ajax le Petit se précipita dans le temple d’Athéna, où il trouva la prêtresse Cassandre agrippée à la statue de la déesse, réclamant le droit d’asile. Ajax la arracha violemment de sa place et la traîna vers les autres captives. Selon certains auteurs, il la viola encore à l’intérieur du temple.
Ulysse, horrifié par le traitement infligé à la jeune femme, exigea la mort d’Ajax, sachant qu’Athéna ne pardonnerait pas son insolence. Ajax se sauva en s’agrippant à la statue, comme sa victime l’avait fait, et en proclamant son innocence.
Les Grecs, réticents à risquer d’endommager la statue en le tuant, le laissèrent en vie. Ce fut une erreur. Furieuse du traitement réservé à sa prêtresse, Athéna persuada Zeus d’envoyer une tempête qui fit sombrer leurs navires. Le navire d’Ajax fut frappé directement par la foudre, le brisant en deux et le coulant dans les Roches Tourbillonnantes.
Il aurait pu survivre même à ce désastre s’il n’avait pas stupidement vanté qu’il survivrait « malgré » les immortels. Offensé, Poséidon retira sa protection, le laissant englouti par la mer.
Sans connaître le caractère complet des deux hommes, le public était immédiatement informé du contraste par l’utilisation des épithètes. En ajoutant simplement les descripteurs — « le Grand » et « le Petit » au nom, Homère ne les différenciait pas seulement par l’appellation, il révélait subtilement leurs dispositions respectives.
L’utilisation des épithètes pour colorer un monde
Les épithètes n’ajoutaient pas seulement des descripteurs et de la profondeur au récit tout en résolvant certains défis métriques, elles servaient également à construire l’imagerie et le décor dans l’esprit de l’auditeur.
L’auditeur pouvait plus aisément se représenter « l’aurore aux doigts de rose » colorant le ciel tandis que le matin apportait un nouvel espoir aux guerriers désespérés. La « mer vineuse » était menaçante, recelant les périls familiers du voyage sur un océan impitoyable.
Les terres étaient décrites comme fertiles, évoquant des champs de terre riche et sombre produisant d’abondantes récoltes grecques, une terre que les héros pourraient assurément appeler leur foyer.
Une lance à l’ombre longue évoquait un symbole de force et de masculinité, de vigueur sur le champ de bataille et de la longue portée d’une arme mortelle.
Les navires étaient diversement décrits comme noirs — indiquant un voyage rapide, silencieux et mortel sur la mer assombrie, un bateau qui était aussi une arme, fendait les flots avec une grande vitesse, bien équilibré, témoignant de force et de détermination — ou à bancs.
Un navire à bancs est un homme blessé, non dépourvu de force mais suscitant la compassion pour les dommages subis au combat et accentuant le sentiment d’urgence chez les guerriers qui en dépendent.
Homère maniait les épithètes comme un sculpteur son ciseau, révélant la figure enfouie dans le bloc de marbre. Les mots se sculptaient dans la perception du public, érigeant dans leurs esprits le monde de l’Iliade et de l’Odyssée et créant des décors et des personnages qui continuent de vivre encore aujourd’hui.

