La guerre de Suez : un canal et sa crise
La guerre de Suez, communément appelée la bataille du canal de Suez, constitua un tournant historique dans la géopolitique mondiale.
Le différend autour de l’accès au canal de Suez opposa la Grande-Bretagne, la France et Israël à une Égypte indépendante. Ces puissances s’étaient déjà affrontées par le passé, mais cette fois, deux nouvelles superpuissances entraient en jeu.
Les atouts dont chacun disposait étaient différents et, comme nous le montrerons, l’issue fut sans précédent.
Qu’est-ce que la crise de Suez ?
La guerre de Suez, ou crise du canal de Suez, débuta en 1956 et s’acheva en 1957. En juillet 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalisa le canal de Suez, jusqu’alors propriété de la Compagnie anglo-française du canal de Suez. Cette mesure s’inscrivait dans un programme de nationalisation plus vaste, mais constituait également un geste politique délibéré.
Les Britanniques et les Français furent ulcérés par cette nationalisation, car elle réduisait leur influence et lésait leurs actionnaires. Les Égyptiens s’efforçaient de réduire progressivement l’influence étrangère sur le canal depuis 1936. Cela n’adoucit pourtant pas le coup, et des discussions sur la manière de renverser Nasser s’engagèrent.
Les tensions s’exacerbèrent et, en octobre, la Grande-Bretagne et la France lancèrent une attaque avec Israël. Cette opération fut qualifiée d’agression tripartite. Le plan prévoyait qu’Israël envahisse le territoire, puis que la Grande-Bretagne et la France se joignent à l’occupation par la suite. Ils comptaient se présenter comme des médiateurs œuvrant pour la paix. Cependant, la supercherie était manifeste. Les États-Unis et l’URSS intervinrent pour contraindre les envahisseurs à se retirer.
Qu’est-ce que le canal de Suez ?
Le canal de Suez est une voie navigable artificielle qui traverse une bande étroite de terre en Égypte. Il relie la mer Méditerranée à la mer Rouge et s’étend sur environ 190 kilomètres entre Port-Saïd et Suez. Il est étroit et n’accueille que des navires de charge.
Il fut creusé à grand coût. Sa création découlait de l’impact considérable qu’il exerçait sur les durées de transport entre l’Europe et l’Asie. Il raccourcit le trajet d’environ 8 800 kilomètres, ce qui lui confère également une importance stratégique majeure.
Il constitue l’une des voies de navigation les plus fréquentées au monde. Les tentatives de création d’une voie d’eau remontent au deuxième millénaire avant notre ère. Le roi Darius de Perse et Napoléon envisagèrent tous deux un canal, mais sans succès. Le canal est également une zone sensible sur le plan géopolitique, car il relie le Moyen-Orient à l’Afrique.
Quand le canal fut-il construit ?
Il fallut dix ans pour construire le canal de Suez. Les travaux commencèrent en avril 1859 et s’achevèrent en novembre 1869. 2,6 millions de tonnes de terre durent être déplacées pour rendre le canal navigable. Bien davantage fut extrait par la suite, de nombreux navires s’étant échoués.
Ferdinand de Lesseps, diplomate et ingénieur français, dirigea le projet. Il avait convaincu le souverain, Saïd Pacha, de l’utilité de l’entreprise. La Compagnie universelle du canal maritime de Suez obtint une concession pour construire et exploiter le canal pendant 99 ans.
Le canal fut édifié par une combinaison de dragage mécanique et de travail manuel. Certaines estimations avancent que plus d’un million d’Égyptiens travaillèrent sur le chantier, mais les travaux ralentirent en raison d’une épidémie de choléra et de problèmes liés aux conditions de travail.
Qu’est-ce qui fit polémique autour du canal ?
Le canal de Suez est controversé parce qu’il fut construit sous influence étrangère. Saïd Pacha accepta la construction pour des raisons tenant davantage à l’Empire ottoman qu’au bien-être des Égyptiens. Il y consentit sous l’impulsion d’investisseurs et de diplomates français, lesquels recherchaient le profit, non l’amélioration des conditions locales.
Les conditions de sa construction suscitent une vive controverse. Des éléments attestent que bon nombre de travailleurs qui édifièrent le canal y furent contraints. Le travail forcé aurait contribué à la réalisation du projet. Même lorsque les ouvriers étaient libres, ils étaient souvent mal traités. Les paysans égyptiens vivaient dans des conditions précaires, et le travail était ardu et dangereux.
La controverse durable autour du canal tenait à son statut de propriété. À partir de 1859, le canal fut principalement contrôlé par les puissances européennes. Les actionnaires français dominèrent initialement, mais après 1875, les intérêts britanniques prirent également de l’importance. Les actionnaires étaient privés mais exerçaient leur influence en faveur des puissances coloniales. L’Égypte ne put tirer profit du canal en tant qu’actif.
Quand la controverse dégénéra-t-elle en conflit ?
Les points de discorde dans l’histoire du canal de Suez prirent davantage de relief à partir de 1936. Cette année-là, le traité anglo-égyptien fut signé. Il contenait des dispositions prévoyant une réduction de la présence militaire britannique en Égypte. Les troupes restantes seraient concentrées dans la zone du canal de Suez pour une durée de 20 ans.
L’Empire britannique avait envahi l’Égypte en 1882. L’indépendance et l’autonomie s’étaient accrues, mais le canal de Suez demeurait un élément essentiel d’une véritable liberté. La limitation du nombre de troupes dans la zone du canal faisait partie du traité. Les actionnaires privés conservèrent cependant leur mainmise sur la propriété du canal.
La propriété privée signifiait essentiellement une propriété étrangère. La population égyptienne s’irrita de l’influence britannique prononcée dans la région. Elle avait été mise à contribution durant les deux guerres mondiales. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la volonté de prendre le contrôle du canal était largement partagée. Les tensions montèrent et l’Égypte se trouvait à l’aube d’un changement.
Qui étaient les principaux acteurs ?
L’Égypte – L’Égypte était gouvernée par un nouveau régime nationaliste militaire. Le roi Farouk avait été incité à abdiquer. L’influence militaire britannique avait été chassée avec succès de la majeure partie du territoire égyptien. Un programme de nationalisation des industries clés était en cours.
La Grande-Bretagne – Ancienne puissance coloniale. La Grande-Bretagne avait détenu l’Égypte comme protectorat dans un passé récent. Ses forces armées ne s’étaient retirées d’Égypte qu’au milieu du XXe siècle. La Grande-Bretagne était en mauvaise posture économique après la Seconde Guerre mondiale.
La France – Récemment occupée, la France peinait à préserver son influence mondiale. Ses territoires d’outre-mer étaient menacés. L’influence de ses actionnaires dans le canal de Suez avait une valeur considérable à ses yeux.
Israël – Israël était un État nouvellement constitué. Les ambitions du gouvernement israélien d’expansion vers le Sinaï le rapprochèrent des puissances coloniales. Il s’opposait au gouvernement nationaliste égyptien.
L’URSS – L’URSS avait fait partie de la coalition victorieuse de la guerre. Les soldats soviétiques avaient payé cher la victoire, mais l’influence russe était en progression. Le régime soviétique développait l’arme nucléaire et recherchait des sphères d’influence. Après la guerre, la Russie affirmait sa présence sur la scène mondiale.
Les États-Unis – Les États-Unis triomphaient de leur succès dans la Seconde Guerre mondiale. Avec une économie florissante et une victoire écrasante récente sur le Japon, ils constituaient une nouvelle superpuissance.
Pourquoi le conflit dégénéra-t-il en crise ?
Le conflit autour du canal de Suez commença à se dessiner en 1945. Le gouvernement égyptien demanda le retrait des troupes britanniques stationnées dans la zone du canal. Il exigeait également que l’Empire britannique cède le Soudan. Sous la direction de Winston Churchill, la Grande-Bretagne n’accéda à aucune de ces requêtes. Churchill déclara qu’un retrait de la zone du canal serait dangereux.
En 1951, les troupes britanniques ne s’étaient toujours pas retirées de la zone du canal de Suez. Le gouvernement britannique soutenait qu’il était en droit d’y demeurer jusqu’en 1956. En théorie, il s’agissait d’assurer la protection du commerce le long du canal. Dans les faits, il s’agissait de protéger les intérêts et l’influence britanniques sur le canal.
En octobre 1951, les autorités égyptiennes menacèrent d’expulser les troupes britanniques de la zone du canal. Le gouvernement britannique répliqua en envoyant des navires de guerre à Port-Saïd, à l’embouchure du canal. L’Égypte n’expulsa pas les troupes, mais des émeutes antibriranniques éclatèrent. Le gouvernement britannique menaça d’utiliser la force militaire contre l’Égypte si elle ne renonçait pas à ses projets.
Comment la crise se transforma-t-elle en une confrontation armée ?
Après la chute de la monarchie en 1953, un nouveau gouvernement militaire fut installé et la situation s’accéléra. En 1954, la Grande-Bretagne conclut un nouvel accord avec l’Égypte prévoyant la cession du canal dans un délai de deux ans. Malgré cela, les relations se détériorèrent au cours des trois années suivantes. L’Égypte se rapprocha des alliés de l’URSS, tandis que la Grande-Bretagne s’alignait sur les États-Unis.
En avril 1955, l’Égypte annonça qu’elle commencerait à vendre du coton à la nouvelle République populaire de Chine, un geste subtilement anti-européen. Une décision plus spectaculaire suivit : l’achat d’armes à la Tchécoslovaquie, un État satellite de l’URSS. L’Égypte signifiait ainsi aux anciennes puissances coloniales qu’elle n’était plus un État fantoche.
Parallèlement, la France vendait des armes au nouvel État d’Israël. Israël était encore relativement nouveau, mais ses relations avec l’Égypte n’étaient pas amicales. Israël s’était également livré à une expansion territoriale, ce qui n’était pas de bon augure pour son voisin égyptien.
Comment la crise prit-elle forme ?
À la mi-juillet, les États-Unis retirèrent leur offre de financement pour la construction du barrage d’Assouan. Ce projet prévoyait l’édification d’un barrage majeur sur le Nil afin d’améliorer les réserves d’eau et de produire de l’énergie hydroélectrique. La raison officiellement avancée pour ce retrait était le resserrement des liens de l’Égypte avec l’URSS. Une semaine plus tard, le président Nasser annonça le plan de nationalisation du canal de Suez.
En représailles, le gouvernement britannique gela les avoirs égyptiens. Le 30 juillet, le Premier ministre britannique Anthony Eden publia une déclaration. Il affirma que le gouvernement égyptien ne prendrait pas possession du canal de Suez. Un embargo sur les armes fut imposé à l’Égypte par la Grande-Bretagne.
Les puissances occidentales, dont la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, se réunirent pour examiner la crise en cours. Le 2 août 1956, la Grande-Bretagne mobilisa ses forces armées. Plus tard dans le mois, l’Égypte proposa de discuter de la propriété du canal, mais à la condition que les troupes britanniques se retirent de l’ensemble du Moyen-Orient. Elles ne se retirèrent pas, et la crise entra dans une phase multinationale.
Le chapitre de la guerre froide : la phase multinationale de la crise de Suez
En septembre 1956, les forces britanniques étaient toujours présentes au Moyen-Orient. La crise s’intensifia lorsque l’URSS promit d’envoyer des troupes si l’Égypte était envahie. Une instance multinationale se constitua pour examiner la question de la propriété, mais les pourparlers échouèrent en septembre 1956. Le général Nasser n’était pas disposé à envisager une propriété multinationale du canal.
L’Égypte était en pleine possession du canal. En septembre 1956, la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis annoncèrent un projet visant à imposer une association des usagers du canal. Celui-ci aurait porté atteinte à la souveraineté égyptienne. L’association devait contribuer à préserver leur influence. L’URSS opposa son veto lors d’une session de l’ONU, mais une association regroupant 15 nations s’était déjà formée.
Les forces israéliennes frappèrent dans le Sinaï en octobre 1956. Elles furent suivies, en l’espace de quelques jours, par les troupes britanniques et françaises. Celles-ci débarquèrent à Port-Saïd et Port-Fouad, prenant effectivement le contrôle du canal de Suez.
Comment la crise se dénoua-t-elle ?
La crise s’acheva parce que les forces d’invasion agissaient sans soutien. L’URSS voulait que son allié égyptien soit libéré de toute invasion. Les États-Unis étaient mécontents que la Grande-Bretagne, la France et Israël eussent ourdi cette invasion. Le trafic maritime mondial fut également perturbé.
Le président Eisenhower avertit qu’il imposerait des sanctions économiques si les forces ne se retiraient pas. La Grande-Bretagne et la France dépendaient de l’aide financière des États-Unis. La menace porta ses fruits et, en décembre 1956, leurs forces se retirèrent.
Israël tint plus longtemps et ne se retira qu’en mars 1957. En avril 1957, les navires britanniques s’acquittaient de péages sur le canal de Suez. Le coût bien plus lourd fut celui des dommages infligés aux réputations internationales britannique et française.
Qui sortit vainqueur et qui sortit perdant ?
La crise de Suez de 1956 fut éprouvante pour toutes les parties prenantes. Néanmoins, certains vainqueurs et perdants se dégagèrent clairement.
Le prestige du général Nasser s’accrut à la suite de sa victoire dans le conflit du canal de Suez. Le rang international de la Grande-Bretagne et de la France fut durablement entamé. Il était évident que le monde gravitait désormais autour des États-Unis et de l’URSS, les nouvelles superpuissances.
Résumé
La crise de Suez de 1956 fut un tournant dans la politique mondiale. Dans un affrontement entre le nouveau régime égyptien et les intérêts britanniques et français, l’Égypte l’emporta. Le nouvel ordre mondial engendra une issue inattendue.
Voici les points essentiels à retenir d’une situation complexe.
- Après des décennies de mécontentement, la nationalisation du canal de Suez déclencha la crise.
- Les forces britanniques et françaises s’associèrent à Israël pour envahir des parties de l’Égypte, dans une tentative de reprendre le contrôle.
- L’URSS soutint ses alliés égyptiens.
- Les États-Unis ne soutinrent pas les envahisseurs et menacèrent de sanctions.
- La Grande-Bretagne et la France ne pouvaient se permettre de résister aux États-Unis et durent se retirer.
- L’Égypte prit le contrôle du canal et renforça sa position.
- La Grande-Bretagne et la France sortirent diminuées.





