Thyestes
(Tragédie, latin/romaine, v. 62 apr. J.-C., 1 112 vers)
Introduction
Thyestes est une tragédie du dramaturge romain Sénèque le Jeune, probablement composée vers la fin de sa carrière, aux alentours de 62 apr. J.-C. L’une des rares pièces de Sénèque qui ne s’inspire manifestement d’aucun modèle grec, elle est souvent considérée comme son chef-d’œuvre. Elle raconte la rivalité entre les frères jumeaux Atrée et Thyeste pour le trône de la cité de Mycènes, et son aboutissement lorsqu’Atrée tue les deux jeunes fils de Thyeste et le trompe en les lui faisant manger.
Résumé
Personnages
- THYESTE, frère d’Atrée
- LE FANTÔME DE TANTALE, grand-père d’Atrée et de Thyeste
- MÉGÈRE, l’une des Furies
- UN INTENDANT D’ATRÉE
- TANTALE, fils de Thyeste
- PLISTHÈNE, fils de Thyeste (muet)
- UN AUTRE FILS DE THYESTE (muet)
- UN MESSAGER
- CHŒUR DE CITOYENS DE MYCÈNES
Mégère, l’une des Furies, rappelle au fantôme de Tantale (grand-père d’Atrée et de Thyeste) les crimes, les faiblesses et les maux qui affligent la Maison de Tantale, parmi lesquels le meurtre, l’inceste, l’adultère, l’hybris et la folie. Elle prédit que Thyeste mangera la chair de deux de ses fils, que lui servira Atrée. Tantale est horrifié et repoussé par son propre palais ; il déclare qu’il préférerait Hadès. Tandis que Tantale souhaiterait retenir ses descendants, Mégère s’empresse de les exciter. Le Chœur des citoyens de Mycènes rappelle les crimes de la famille et le châtiment de Tantale, et prie pour que prennent fin les forfaits de la famille royale.
Atrée s’abandonne à une fureur vengeresse contre son frère jumeau, Thyeste, avec lequel il se dispute le trône de Mycènes depuis longtemps, et qui a en outre séduit son épouse, Érope (mettant ainsi en doute la paternité de ses fils, Agamemnon et Ménélas). Son intendant lui conseille la retenue, mais Atrée, arrogant, se révèle impossible à contenir. Il dévoile son dessein — en réalité une répétition des crimes commis jadis par Tantale et Pélops avant lui — : tuer les enfants de son frère et les lui servir en repas. Il entend également (contre l’avis de ses conseillers) impliquer ses propres fils, Agamemnon et Ménélas, en les chargeant d’attirer Thyeste depuis son exil jusqu’au palais sous prétexte d’une réconciliation. Le Chœur expose sa conception de ce que devrait être un roi, et espère que l’harmonie reviendra au sein de la famille royale avec le retour de Thyeste, exprimant son idéal d’une vie simple et retirée.
Thyeste revient joyeusement et est accueilli par ses trois fils. Il ne convoite plus le pouvoir, mais aspire à la pauvreté, au repos et à une vie tranquille. Bien qu’il reste méfiant et quelque peu perplexe face au changement d’attitude apparent d’Atrée, son propre fils, le jeune Tantale, le convainc qu’Atrée agit de bonne foi. Atrée (feignant la joie, mais en réalité ivre de vengeance triomphante) accueille Thyeste et se dit prêt à lui offrir la moitié de son royaume. Thyeste, agréablement surpris, engage ses fils en gage de bonne volonté. Le Chœur chante la force des liens familiaux et s’émerveille du passage soudain des préparatifs de guerre à la paix.
L’acte IV tout entier est occupé par le récit qu’un messager fait des événements survenus à l’intérieur du palais : Atrée a sacrifié les enfants de Thyeste sur l’autel, les a démembrés et les a fait cuire dans un ragoût, ensuite servi à Thyeste alors qu’il était ivre. Le Chœur décrit l’obscurité surnaturelle qui s’est abattue sur la cité en raison du crime d’Atrée, les dieux ayant fait reculer le soleil d’horreur.
Atrée exulte de sa vengeance. Thyeste apparaît à l’intérieur du palais, encore ivre, chantant joyeusement sa bonne fortune, toujours dans l’ignorance de ce qui s’est réellement passé. Cependant, Atrée offre alors à Thyeste une coupe de vin mêlé de sang et lui présente les têtes de ses enfants sur un plateau. Thyeste est horrifié et supplie qu’on lui remette les corps pour les inhumer, mais Atrée lui révèle enfin qu’il a lui-même mangé la chair de ses propres fils. Thyeste, atterré, prédit une vengeance complète pour les crimes d’Atrée, bien que ses prières aux dieux pour qu’ils interviennent semblent ne rencontrer aucune réponse.
Analyse
Thyestes se distingue par l’intégration remarquable de ses multiples facettes en un tout cohérent — dramaturgie, rhétorique, thèmes, imagerie, enjeux moraux et politiques — et elle est souvent considérée comme le chef-d’œuvre de Sénèque.
Le thème central de la pièce est celui du désir insatiable, de la tentation sans cesse ravivée. Tantale lui-même, incarnation d’un tel désir, dont le châtiment dans les enfers pour ses propres fautes consistait à tendre éternellement vers des nourritures et des boissons hors de portée, est ramené par les Furies pour infecter la Maison d’Atrée de cette même convoitise insatiable. Quoiqu’Atrée possède déjà tout, à l’exception du pouvoir suprême, il en veut toujours davantage. Par ailleurs, il veut se venger de son frère, ce qu’il considère presque comme un droit et un devoir, et ce dans une mesure propre à reléguer toutes les vengeances antérieures à l’insignifiance. Sa propension à la mégalomanie n’aurait pas échappé à des spectateurs contemporains des excès de l’Empire romain.
En contrepoint de ces excès, le Chœur propose modestement une alternative, globalement conforme aux convictions stoïciennes de Sénèque, fondée sur l’enseignement apaisant que le véritable pouvoir royal réside dans le gouvernement de soi. Par ailleurs, à l’inverse de l’Atrée animé d’une seule pensée, Thyeste est visiblement tiraillé entre le désir, d’une part, et la connaissance, d’autre part. Ainsi, bien qu’il ressente encore clairement la faim des richesses, de la gloire et du trône, il sait par expérience personnelle combien elles sont illusoires et dangereuses, et quelle paix peut résider dans une vie simple, vécue conformément à la nature.
Cependant, le personnage de Thyeste est trop faible de volonté, trop grossier dans ses festins et trop borné en comparaison de son frère pour susciter beaucoup de sympathie, et l’on peut se demander si l’effet d’ensemble correspond bien à celui de la tragédie au sens grec du terme. En un sens, le personnage d’Atrée, avec sa férocité exubérante, son humour macabre et sa maîtrise des mots et de la rhétorique, est paradoxalement plus séduisant, bien qu’il devienne vite repoussant par son sacrifice dément des jeunes enfants et son sadisme envers Thyeste. L’effet final de la pièce tient essentiellement à l’horreur et au choc que provoque le triomphe apparemment sans appel d’Atrée, sans perspective de châtiment ni de rétribution.
Un autre thème central de la pièce (et de nombreuses tragédies de Sénèque) est celui de l’histoire qui se répète indéfiniment. La mise à mort et la dévoration des enfants s’inscrivaient dans une tradition mythologique bien antérieure à Sénèque, que l’on retrouve dans des récits tels que ceux de Saturne, de Procné et de Tantale lui-même.
La querelle entre Atrée et Thyeste fut l’un des thèmes les plus populaires de la tragédie antique, traité par au moins huit drames grecs et six drames romains en dehors de celui de Sénèque (notamment celui de Lucius Accius, composé environ deux cents ans plus tôt), bien que tous soient aujourd’hui perdus. Contrairement aux autres tragédies de Sénèque, il n’existe donc aucune tragédie grecque conservée sur le même thème que Thyestes permettant une comparaison directe, ce qui fait de la pièce, au moins sur ce point, une « œuvre originale ».
Néanmoins, nombre des reproches que les critiques ont adressés aux drames de Sénèque au fil des années restent patents dans cette œuvre tardive. La pièce est fort statique, en dépit des actes violents qui en constituent le cœur, en partie par défaut d’indications scéniques, mais aussi en raison des longs discours, dont beaucoup ont l’allure d’exercices rhétoriques. Le dialogue est pratiquement inexistant : la pièce se compose presque entièrement de ces longs discours oratoires, et la plupart des actes ne comptent que deux interlocuteurs. Souvent, les tirades pourraient être transférées d’un personnage à l’autre sans affecter véritablement la pièce, si bien que la caractérisation paraît faible.
Ressources
- Traduction anglaise par Frank Justus Miller (Theoi.com) : http://www.theoi.com/Text/SenecaThyestes.html
- Version latine (The Latin Library) : http://www.thelatinlibrary.com/sen/sen.thyestes.shtml



