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L'île de Scheria d'Homère était-elle la véritable Atlantide ?

Contrairement à l’opinion courante selon laquelle Platon fut le premier à écrire sur l’Atlantide, certains chercheurs s’efforcent de démontrer que des auteurs grecs antérieurs en auraient fait mention. C’est le cas d’Homère. Dans l’Odyssée, il fait état d’une île nommée Scheria. Cette île est présentée en des termes mystérieux, ce qui a donné naissance à la théorie selon laquelle elle serait identique à celle que Platon décrivit ultérieurement sous le nom d’Atlantide. Quels sont les éléments étayant cette théorie, et résiste-t-elle véritablement à un examen approfondi ?

Port de mer, effet de brouillard, représentant le départ d'Ulysse de Scheria, le pays des Phéaciens, Claude Lorrain, 1646

Port de mer, effet de brouillard, représentant le départ d'Ulysse de Scheria, le pays des Phéaciens, Claude Lorrain, 1646

Qu’est-ce que l’île de Scheria ?

L’île de Scheria apparaît dans l’Odyssée, composée par Homère vers 650 av. J.-C. C’est la dernière étape du voyage de retour d’Ulysse. Après avoir été retenu sur l’île de Calypso pendant sept années, Ulysse obtint enfin la permission de partir sur un radeau de fortune. Après dix-huit jours de navigation, il atteignit l’île de Scheria, que l’on dit semblable à un bouclier posé sur la mer.

Ce territoire était également appelé Phéacie, et ses habitants les Phéaciens. C’était un pays très prospère, doté d’édifices et d’infrastructures impressionnants. Le peuple se montra accueillant et pourvut à tous les besoins d’Ulysse. Il y avait même un palais aux murs de bronze et aux portes d’or.

Les navires des Phéaciens font l’objet d’une attention particulière. L’Odyssée affirme qu’ils étaient dirigés par la pensée. Voici comment ils sont décrits :

« Les navires eux-mêmes comprennent ce à quoi nous pensons et ce que nous désirons ; ils connaissent toutes les villes et tous les pays du monde entier, et peuvent traverser la mer aussi bien lorsqu’elle est couverte de brume et de nuages, de sorte qu’il n’y a aucun danger de naufrage ni de dommage quelconque. »

De plus, ces navires sont décrits comme d’une rapidité prodigieuse. Homère affirme (peut-être par hyperbole) que pas même un faucon ne pourrait les surpasser.

Scheria était-elle véritablement l’Atlantide ?

Pourquoi certains chercheurs estiment-ils que l’île de Scheria, ou Phéacie, était identique à l’Atlantide de Platon ? Plusieurs raisons motivent cette hypothèse, dont certaines se dégagent aisément du résumé que nous venons de présenter.

Le type de civilisation

L’Atlantide était censée être une civilisation extrêmement prospère. Par exemple, Platon la décrit ainsi dans le Critias :

« Or Atlas avait une nombreuse et honorable famille, et ils conservèrent le royaume, l’aîné le transmettant à son propre aîné pendant de nombreuses générations ; et ils possédaient une quantité de richesses telle qu’aucun roi ni souverain n’en avait jamais disposé auparavant, et qu’il est peu probable d’en voir jamais l’équivalent. »

Sur ce plan fondamental, Scheria correspond à l’Atlantide. Les Phéaciens sont décrits comme possédant des richesses immenses. Homère considérait manifestement leur civilisation comme fort impressionnante, puisqu’il consacre une part considérable de l’Odyssée à la décrire.

Malgré les richesses des Atlantes, Platon dit cible d’eux :

« Ils méprisaient tout hormis la vertu, se souciant peu de leur condition présente et considérant légèrement la possession d’or et d’autres biens, qui ne leur semblaient qu’un fardeau ; ils n’étaient pas non plus enivrés par le luxe ; la richesse ne leur faisait pas perdre leur sang-froid ; mais ils étaient sobres et voyaient clairement que tous ces biens s’accroissent par la vertu et l’amitié mutuelle. »

Ainsi, outre leur richesse extraordinaire, les Atlantes sont également dépeints comme moralement intègres. Cela concorde avec la description qu’Homère donne des Phéaciens. Ils se montrent d’une bonté et d’une hospitalité exceptionnelles envers Ulysse, ce qui tranche radicalement avec les habitants de presque tous les autres lieux où il a fait escale.

Suprématie navale

L’une des caractéristiques principales de l’Atlantide dans le récit de Platon est le fait qu’il s’agit d’une civilisation insulaire. Les Atlantes contrôlent une île principale (l’Atlantide elle-même), plusieurs autres îles et des portions du continent. Par implication, ils devaient être des marins accomplis.

Plus loin dans sa description de l’Atlantide, Platon mentionne que leur île possédait au moins 1 200 navires. Il indique également que « les docks étaient pleins de trirèmes et de provisions navales ». Bien que Platon ne s’étende pas sur le type de navires qu’ils possédaient, il est manifeste que l’Atlantide était censée être une grande puissance navale, implantée sur une île.

Bien qu’Homère, de son côté, ne fournisse pas de détails sur le nombre de navires des Phéaciens, il est tout aussi manifeste qu’ils possédaient de remarquables capacités navales. S’il est impossible d’établir une équivalence exacte entre les deux, les deux récits sont néanmoins compatibles entre eux.

Dans la mer Atlantique

Platon situe célèbrement l’Atlantide dans « la mer Atlantique ». Ce terme, signifiant « mer d’Atlas », est presque systématiquement interprété comme une référence à l’océan Atlantique. Cela semble confirmé par le fait que Platon place également l’Atlantide « devant les Colonnes d’Héraclès ».

Traditionnellement, on interprète cela comme signifiant que l’Atlantide se trouvait au-delà de ces colonnes. Les Colonnes d’Héraclès étant le plus souvent associées au détroit de Gibraltar, cela impliquerait que l’Atlantide se trouvait en dehors de la Méditerranée et donc dans l’océan Atlantique.

Comment cela se rapporte-t-il aux informations sur Scheria ? Après tout, la plupart des interprétations des voyages d’Ulysse ne le situent pas en dehors de la Méditerranée. Cependant, certaines le font. Et ce ne sont pas seulement des auteurs modernes qui le suggèrent : certains commentateurs de l’Antiquité l’affirmaient déjà.

Concernant l’île de Scheria en particulier, Strabon s’est attaché à démontrer que ce lieu se trouvait dans l’océan Atlantique. Un vers en particulier semblait, pour Strabon, indiquer que Scheria se trouvait dans l’Atlantique. Le vers en question est le suivant :

« Nous vivons au loin, battus par les vagues, les plus éloignés des hommes, et nul mortel n’a de rapports avec nous. »

Par ailleurs, Homère situe également une partie des voyages d’Ulysse au-delà de l’Océan, le fleuve ceinturant le monde. Selon une interprétation courante, cela signifierait qu’Ulysse serait sorti de la Méditerranée pour pénétrer dans les eaux de l’océan Atlantique et au-delà.

Vue aérienne du détroit de Gibraltar, par lequel certaines théories situent l'île de Scheria

Vue aérienne du détroit de Gibraltar, par lequel certaines théories situent l'île de Scheria. Photo par Victor Sassen, CC-BY 2.0

Les murs de bronze

Rappelons que le palais de Scheria aurait eu les murs revêtus de bronze. Ces murs étaient dit « resplendissants comme le soleil ». Cette description présente une ressemblance intrigante avec un passage du récit de Platon sur l’Atlantide.

En décrivant la métropole de l’Atlantide, composée d’une île centrale entourée de zones concentriques d’eau et de terre, Platon explique que les zones de terre étaient ceinturées de murs métalliques. L’un de ces murs était en laiton, un métal voisin du bronze.

Le troisième mur, qui était le plus intérieur et donc celui de la citadelle elle-même, présente un intérêt particulier. Platon affirme qu’il « étincelait de la lueur rouge de l’orichalque ». La composition exacte de l’orichalque reste inconnue, mais on pense qu’il s’agissait d’une variété de bronze ou de laiton.

À l’intérieur de la citadelle se trouvait un temple de Poséidon. Le toit aurait été orné d’or et d’orichalque, et « le reste de l’intérieur était tapissé d’orichalque ». Bien que Platon ne décrive pas explicitement un palais aux murs de bronze, le concept fondamental de revêtir les murs des édifices importants d’un métal semblable au bronze est un point commun entre les Atlantes et les Phéaciens.

Des récoltes inhabituelles

Autre détail intéressant partagé par les deux îles : leurs récoltes. Dans le Critias, Platon explique que les Atlantes recueillent les fruits de la terre deux fois par an. En d’autres termes, chaque année connaissait deux moissons. Dans l’Odyssée, nous trouvons cette description intrigante de Scheria :

« Leurs fruits ne périssent jamais ni ne faillent, hiver comme été, tout au long de l’année, mais toujours et à jamais le Zéphyr, soufflant, fait croître les uns et mûrir les autres. »

Cela ne décrit pas expressément une double moisson annuelle, mais une récolte qui n’était pas limitée à une seule fois par an. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une correspondance exacte, c’est une similitude intrigante.

Deux sources et l’eau chaude

Dans la description qu’Homère fait du palais du roi Alcinoos à Scheria, le jardin aurait abrité deux sources. C’est en ce même lieu que se trouvaient les murs de bronze. Nous avons précédemment rapproché ces murs de bronze des murs d’orichalque dans la description qu’a donnée Platon de l’île centrale de la métropole atlante.

Fait intéressant, sur cette même île centrale entourée de murs d’orichalque, Platon indique qu’il y avait deux sources. L’une d’eau chaude et l’autre d’eau froide.

Homère ne mentionne pas expressément que l’une des sources du jardin de Scheria était chaude, mais il précise que les Phéaciens disposaient de bains chauds. Platon mentionne également des bains, sans préciser qu’ils étaient chauds. En tout état de cause, les deux îles présentent des similitudes intéressantes à cet égard.

Les rois de l’Atlantide et de Scheria

La similitude entre Scheria et l’Atlantide se manifeste également en ce qui concerne leurs rois respectifs. L’Atlantide aurait été divisée en dix parts, chacune gouvernée par un roi. Fait remarquable, le royaume de Scheria est également décrit dans l’Odyssée comme ayant été divisé en plusieurs parts. Le nombre n’est pas identique aux dix de Platon, mais il n’en est pas très éloigné. Le roi Alcinoos explique qu’il y a douze autres rois dans le royaume, lui-même étant le treizième.

Il existe une autre similitude notable. Les rois de l’Atlantide étaient réputés descendre de Poséidon, chacun des dix rois originels étant son fils. Concernant Scheria, Poséidon note dans un entretien avec Zeus que les Phéaciens sont « de sa propre lignée ».

Par ailleurs, le père du roi Alcinoos est explicitement présenté comme le fils de Poséidon. Ainsi, Scheria était une civilisation navale implantée sur une île de l’océan Atlantique, gouvernée par plusieurs rois réputés descendre de Poséidon. On comprend aisément l’attrait d’associer l’Atlantide à Scheria.

Objections à cette théorie

Malgré son attrait manifeste, cette théorie se heurte à un nombre considérable d’arguments contradictoires. Examinons d’abord certains des éléments avancés en sa faveur et voyons s’ils résistent véritablement à l’examen.

Une civilisation navale riche, mais peu puissante

Il est exact que l’Atlantide et Scheria sont toutes deux décrites comme prospères. Cependant, il s’agit d’une similitude très générique. De nombreux lieux à travers la mythologie, la légende et l’histoire ont été célèbres pour leurs richesses. L’idée de revêtir des murs de bronze ou de métaux similaires n’est nullement propre à l’Atlantide et à Scheria.

Par exemple, le temple de Jérusalem avait les murs intérieurs recouverts d’or. Babylone possédait de nombreuses portes de cuivre. D’autres exemples pourraient être cités. L’usage de murs intérieurs revêtus de métal témoigne d’une nation riche, mais rien de plus spécifique.

Quant au fait que l’Atlantide et Scheria étaient toutes deux des civilisations navales, ce rapprochement ne résiste pas à l’examen, car elles n’étaient pas de même envergure. L’Odyssée insiste sur le fait que les navires des Phéaciens connaissaient tous les pays du monde entier et pouvaient naviguer sans la moindre difficulté.

Pourtant, rien n’indique qu’ils exerçaient une puissance politique. Platon décrit l’Atlantide comme un « grand empire » ayant conquis une vaste portion de l’Europe et de l’Afrique. L’Odyssée ne contient aucune allusion de ce genre. S’il est certain que les deux étaient des civilisations navales compétentes, l’Atlantide possédait un niveau de puissance que l’on ne retrouve tout simplement pas dans la description qu’Homère donne de Scheria.

Les deux récoltes

Carte du monde d'après les descriptions d'Hérodote, montrant l'Hyperborée dans le coin supérieur droit

Carte du monde d'après les descriptions d'Hérodote, montrant l'Hyperborée dans le coin supérieur droit (Source)

L’argument relatif aux deux récoltes est certes intéressant, mais il ne permet pas non plus d’établir un lien spécifique entre Scheria et l’Atlantide. En effet, bien que cela ne fût pas particulièrement courant, on trouve d’autres exemples de ce motif dans la mythologie et la légende. C’est un procédé simple pour rendre un lieu idyllique et paradisiaque.

On le trouve, par exemple, dans la description que donne Diodore de Sicile de la mystérieuse terre des Hyperboréens. On le retrouve également dans le récit de Geoffroy de Monmouth concernant l’île d’Avalon, vers laquelle fut emmené le roi Arthur.

Par conséquent, s’il s’agit d’un rapprochement intéressant, il n’est nullement unique. En outre, comme nous l’avons déjà souligné, Homère ne décrit pas une double moisson annuelle à Scheria. Il dit simplement que « les fruits ne périssent jamais ni ne faillent, hiver comme été ». C’est assez différent de la description que donne Platon d’une récolte intervenant deux fois par an.

Les fils communs de Poséidon

Qu’en est-il du fait que l’Atlantide et Scheria étaient toutes deux réputées avoir été gouvernées par plusieurs rois, tous descendants de Poséidon ? N’est-ce pas là un lien suffisamment spécifique pour ne pas être aisément écarté ?

En réalité, ce lien n’est ni aussi fort ni aussi spécifique qu’il n’y paraît d’abord. Pour commencer, nul vers de l’Odyssée ne suggère que chacun des treize rois de Scheria descendait d’un fils différent de Poséidon. Il se pourrait au contraire qu’ils descendaient tous d’un seul fils de Poséidon, ce qui serait assez différent de ce que Platon décrit dans le Critias.

En fait, le roi Alcinoos est décrit comme le fils de Nausithoos, qui était lui-même fils de Poséidon. Nausithoos aurait mené une migration vers Scheria depuis une terre inconnue appelée Hypérie. Comment il devint l’un des treize rois de Scheria demeure obscur, mais cela ne ressemble en rien à la manière dont Platon décrit les dix fils de Poséidon devenus rois de l’Atlantide.

Quant à leur descendance de Poséidon, c’est une croyance que l’on retrouve partout dans la mythologie grecque. Elle n’est même pas limitée aux souverains insulaires, bien qu’il existe certes des exemples en ce sens. Par instance, le Cyclope nommé Polyphème était fils de Poséidon, et il vivait sur une île.

En réalité, divers rois autour de la Méditerranée, notamment en Égypte, à Athènes, en Thessalie, au Liban et ailleurs, étaient réputés fils de Poséidon. Par conséquent, le fait que les rois de Scheria et ceux de l’Atlantide passaient pour descendre de Poséidon n’a rien de particulièrement significatif.

Pas dans l’océan Atlantique

Un dernier détail qui pourrait sembler significatif est le fait que Scheria se trouvait, selon certains auteurs antiques, dans la mer Atlantique. Cela correspondrait apparemment à l’Atlantide. Cependant, la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

L’idée que l’Atlantide se trouvait véritablement dans l’océan Atlantique fait l’objet de vifs débats. La « mer Atlantique » évoquée par Platon a pu être ainsi nommée simplement en tant que « mer d’Atlas », en référence au souverain de l’Atlantide. La mer entourant l’Atlantide serait alors la « mer Atlantique » par définition, quelle que soit la masse d’eau considérée.

En outre, la référence aux Colonnes d’Héraclès est ambiguë. Si de nombreux auteurs antiques appliquaient ce terme au détroit de Gibraltar, il était parfois utilisé pour d’autres lieux, tels que le cap Ténare dans le sud de la Grèce, un site en Thesprotie dans l’ouest de la Grèce, les Dardanelles à l’est, et ailleurs. Ainsi, la localisation de l’Atlantide est si ambiguë que l’on pourrait plaider en faveur de toutes sortes d’emplacements et prétendre que Scheria, quel que soit l’endroit où elle se trouvait, y correspond.

La véritable Scheria

Abordons maintenant directement cette question. Où se trouvait exactement Scheria ? L’Odyssée fournit-elle suffisamment d’informations pour que nous puissions l’identifier à un lieu réel ? Si nous y parvenons, cela nous fournira des éléments supplémentaires pour évaluer si elle aurait pu être la véritable Atlantide.

La question de la localisation de Scheria dépend étroitement de celle de l’itinéraire véritable de l’Odyssée. Homère situe Ulysse au fleuve Achéron en Épire, au nord-ouest de la Grèce, là où il entra dans l’Hadès. Durant son voyage de là vers Ithaque, il logiquement voyagea vers le sud-sud-est. Cela l’aurait mené au large de Leucade, où l’on trouve une correspondance parfaite avec le détroit où se trouvaient Scylla et Charybde.

Poursuivant sa route, Ulysse serait arrivé à l’île de Meganissi, dont l’aspect correspond au sens du nom « Trinacie ». De là, Ulysse fit naufrage et dériva sans but sur la mer pendant neuf jours. Il atteignit alors Ogygie, l’île de Calypso.

De là, Ulysse navigua pendant dix-sept jours sur un radeau de fortune avant d’atteindre enfin Scheria. De là, les Phéaciens le ramenèrent à Ithaque en une seule nuit. Sur la base de ces données géographiques et temporelles, l’île d’Ogygie était très probablement Malte. Scheria, quant à elle, ne pouvait être qu’une île proche d’Ithaque. L’idée qu’elle se trouvait dans l’océan Atlantique est tout simplement impossible.

Scheria, c’est Corfou

Cependant, comme nous l’avons vu plus haut, les Phéaciens sont décrits comme « les plus éloignés des hommes, et nul mortel n’a de rapports avec eux ». À la lumière de cette information, combinée aux données géographiques exposées dans la section précédente, il est manifeste que Scheria devait se trouver en quelque lieu de la périphérie des îles grecques.

Un emplacement qui s’ajuste parfaitement est Corfou. Elle se situe juste à la périphérie de la mer Ionienne, au large de la Grèce occidentale. Pourtant, elle est suffisamment proche d’Ithaque pour qu’un navire rapide puisse y parvenir en environ une journée. En outre, la tradition antique a toujours corroboré l’identification de Scheria à Corfou.

Vue de Corfou, l'île probable de Scheria. Photo par Damian Atlas, CC-BY 2.0

Vue de Corfou, l'île probable de Scheria. Photo par Damian Atlas, CC-BY 2.0

On le constate, par exemple, dans les écrits de Thucydide, à la fin du Ve siècle av. J.-C. Concernant les habitants de Corfou (appelée Corcyra dans l’Antiquité), il écrivit :

« Ils n’hésitaient pas non plus parfois à se vanter de leur supériorité maritime, et que Corcyra avait autrefois été habitée par les Phéaciens qui excellaient dans la gloire des affaires navales, ce qui fut aussi la raison pour laquelle ils se pourvurent d’une flotte. »

Thucydide évoque les Phéaciens comme anciens habitants de Corcyra, ou Corfou, sans la moindre réserve. Il ne présente même pas cela comme une croyance : c’est un fait établi. Nous voyons donc qu’au moins dès la fin du Ve siècle av. J.-C., il existait une tradition ferme et bien établie selon laquelle Corfou était Scheria, la terre des Phéaciens.

Les données historiques corroborent cette identification, car Corfou avait été précédemment habitée par les Liburnes avant d’être conquise par les Grecs corinthiens à l’époque archaïque. Les Liburnes étaient d’excellents marins, célèbres pour leur domination de la mer Adriatique.

Corfou pouvait-elle être l’Atlantide ?

La véritable Scheria étant identifiée à Corfou, cela nous permet d’examiner plus avant la possibilité qu’elle ait été l’Atlantide. Considérons d’abord la géographie de la question.

Corfou peut-elle être décrite comme se trouvant « devant les Colonnes d’Héraclès » ? Il existe des témoignages anciens selon lesquels ces colonnes étaient situées, entre autres lieux, dans la région de Thesprotie, au nord-ouest de la Grèce. Corfou se trouve effectivement juste au-delà de ce territoire, ce qui constitue une correspondance possible. Il existe également des indices, comme le note l’Encyclopædia Britannica, que le Titan Atlas était primitivement censé s’y trouver. Il pourrait donc s’agir d’une « mer Atlantique ».

Corfou correspond également à un autre aspect de la géographie de l’Atlantide. Les Atlantes auraient exercé leur autorité sur une île principale, plusieurs autres îles et des portions du continent voisin. Les Liburnes (les Phéaciens historiques) gouvernaient effectivement plusieurs îles et des portions du continent. Le continent en question fait partie de la péninsule balkanique. Avec l’Italie, celle-ci enclôt la mer Adriatique.

Problèmes géographiques

Cependant, Platon affirme clairement que la mer que le continent entoure est une « véritable mer » par comparaison avec la mer située à l’intérieur des Colonnes d’Héraclès, qui, à l’inverse, ressemble à un port. Quelle mer en forme de port existe-t-elle entre les Colonnes d’Héraclès en Thesprotie et Corfou, au large de la côte nord-occidentale de la Grèce ?

On pourrait peut-être arguer qu’il s’agit du golfe Ambracique, dont l’embouchure est étroite. Cependant, Platon décrit également expressément la Libye jusqu’en Égypte et l’Europe jusqu’en Tyrrhénie (en Italie) comme se trouvant « à l’intérieur des Colonnes d’Héraclès ». Ainsi, son récit semble considérer la mer Méditerranée en général comme se trouvant « à l’intérieur » de ces colonnes.

En aucun cas, par aucune logique, la mer Adriatique ne peut être qualifiée de « véritable mer » par contraste avec la Méditerranée comparée à un port. C’est l’inverse qui serait beaucoup plus proche de la vérité.

Absence de civilisation navale

En outre, le récit de Platon sur l’Atlantide ne se situe pas à l’âge du Fer, lorsque les Liburnes dominaient Corfou. Il se déroule à l’âge du Bronze, ou juste avant l’époque où les Grecs acquirent une culture lettrée. Que savons-nous de Corfou à l’âge du Bronze ?

La réponse est : fort peu. Nous savons qu’elle était habitée à cette époque, mais il n’existe aucune trace d’une civilisation navale significative à cette période. Platon décrit une société impressionnante sur l’Atlantide, dotée d’édifices colossaux, de temples, de ports, de maisons et de réseaux hydrauliques. Rien ne témoigne de quelque société de cette envergure sur la Corfou de l’âge du Bronze.

Non plus qu’il n’existe d’indices que les habitants de Corfou à l’âge du Bronze étendaient leur contrôle sur les îles environnantes et des portions du continent, comme le firent les Liburnes par la suite. La description que donne Platon d’une civilisation riche, centre du commerce international, ne correspond nullement à la Corfou de l’âge du Bronze, la véritable Scheria. En fait, même la Corfou des Liburnes, la Scheria de l’Odyssée d’Homère, ne correspond pas à la description de Platon sur ce point.

La guerre avec les Grecs, une correspondance insatisfaisante

Un dernier point mérite d’être soulevé : la question de la guerre avec les Grecs. Dans le récit de Platon sur l’Atlantide, il s’agit d’un élément central de l’histoire. C’est même la raison d’être même de l’inclusion de ce récit dans le Timée et le Critias. Par conséquent, si Scheria était la véritable Atlantide, l’on devrait s’attendre à trouver quelque trace d’une guerre entre Corfou et la Grèce.

Il se trouve que Corfou mena effectivement une guerre contre les Grecs. Cependant, celle-ci n’eut pas lieu durant l’âge du Bronze. Elle se déroula au VIIe siècle av. J.-C. Précisons qu’il s’agit d’une bataille d’importance historique, célèbre aujourd’hui pour être la première bataille navale consignée dans l’histoire grecque. Mais même ainsi, elle ne correspond pas à la description que donne Platon de l’Atlantide.

Pour commencer, cette bataille eut lieu après que Corfou eut déjà été conquise par les Grecs. Il s’agissait en réalité d’un affrontement entre une colonie corinthienne et sa cité-mère. La colonie corinthienne établie à Corfou maintenait une attitude indépendante et même hostile à l’égard de Corinthe, à la différence de la plupart des colonies.

Il s’agissait donc d’une guerre entre une colonie récente et la cité-État grecque dont elle venait de se séparer. Rien de tel n’apparaît dans la description que donne Platon de la guerre contre l’Atlantide. En outre, l’Atlantide était censée avoir menacé une part substantielle de la Méditerranée au cours de cette guerre, ce qui ne présente aucune similitude avec cette guerre historique entre Corinthe et Corfou.

Conclusion

En définitive, la théorie selon laquelle l’île de Scheria de l’Odyssée serait identique à l’île d’Atlantide décrite par Homère repose sur une série de similitudes intéressantes mais au fond assez génériques entre les deux. La Scheria d’Homère est le berceau d’une civilisation navale riche et impressionnante, comme l’Atlantide, mais les Phéaciens ne sont nullement dépeints comme puissants au sens propre. Ils ne sont pas des conquérants, et rien n’indique qu’ils constituaient un centre du commerce international, malgré leurs richesses. Les arguments fondés sur les murs de bronze, les récoltes exceptionnelles et la descendance de Poséidon reposent tous sur des détails qui ne sont tout simplement pas assez spécifiques pour étayer la thèse.

En outre, lorsque l’on identifie Scheria à Corfou et les Phéaciens aux Liburnes, comme les données historiques l’indiquent, la théorie s’en trouve encore affaiblie. Il n’existe aucune preuve d’une civilisation notable ou puissante sur la Corfou de l’âge du Bronze, et son emplacement ne correspond pas à la situation géographique de l’Atlantide telle que la décrit Platon.

Sources

Pozzi, Dora Carlisky & Wickersham, John Moore, Myth and the Polis, 1991

Beaulieu, Marie-Claire, The Sea in the Greek Imagination, 2015

Paipetis, S. A., Science and Technology in Homeric Epics, 2008

Antivouniotissa Museum

Oxford Reference

Britannica

Hellenica World

Créé : 18 novembre 2024

Modifié : 18 novembre 2024