Tablettes sumériennes contre la Bible : les parallèles entre les récits antiques
Lorsqu’on compare les récits des tablettes sumériennes à ceux de la Bible, on découvre d’innombrables similitudes, mais il est difficile d’en relever chaque parallèle en raison de l’abondance de la matière source.
Par où commencer avec les nombreuses tablettes et fragments sumériens qui ne nous livrent que des morceaux de ces récits ?
Cet article comparera et opposera certaines mythologies sumériennes à leurs homologues bibliques.
Contexte : en quoi la religion sumérienne antique diffère-t-elle de la Bible ?
Il convient de connaître quelques points essentiels sur la Sumer antique et la religion des Sumériens avant de comparer leurs écrits à la Bible :
- La civilisation sumérienne fut fondée vers 4500 avant notre ère. Les plus anciens écrits de leur mythologie qui ont été préservés datent d’environ 2300 avant notre ère, mais les récits eux-mêmes sont vraisemblablement bien plus anciens et se transmettaient oralement de génération en génération.
- La mythologie sumérienne est antérieure d’environ 3 000 ans à la Bible. On ne sait pas avec certitude quand la Torah (les cinq premiers livres de la Bible) fut rédigée pour la première fois, mais au plus tôt, elle aurait été mise par écrit vers 1500 avant notre ère, le reste de l’Ancien Testament l’ayant été encore plus tardivement.
- Les Sumériens étaient polythéistes. Le polythéisme est un système de croyances qui vénère de multiples divinités, par opposition au monothéisme, qui n’en reconnaît qu’une seule.
Garder ces points à l’esprit nous aidera à comprendre le contexte dans lequel ces récits ont été composés. Nous aborderons ensuite quelques-uns des mythes sumériens importants dans la Bible. Pour des raisons de longueur, cet article se concentrera exclusivement sur le livre de la Genèse, plutôt que sur la Bible dans son ensemble.
Mythes de création : Gilgamesh, Ziusudra et les dieux sumériens
Il n’existe pas un seul livre de la création sumérien. Ce que nous savons des conceptions sumériennes sur la création de l’univers provient de récits multiples. Malheureusement, la majeure partie de la littérature sumérienne qui nous est parvenue se présente sous forme de fragments incomplets, et analysés isolément, bon nombre de textes soulèvent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses.
Deux sources majeures nous offrent une compréhension achevée du récit de la création. La première est Gilgamesh et le monde inférieur, également connue sous le nom d’Épopée de Gilgamesh. Dans le plus ancien récit sumérien, Gilgamesh est appelé Bilgames, mais l’histoire est très proche de sa version ultérieure.
Une autre source est une tablette connue sous le nom de Genèse d’Eridu. La Genèse d’Eridu remonte à 2300 avant notre ère et relate l’histoire du grand déluge. Il s’agit du même déluge que celui évoqué dans l’Épopée de Gilgamesh lorsque Gilgamesh rend visite à Utnapishtim, mais le récit n’existe qu’à l’état fragmentaire, si bien que de nombreux détails nous échappent encore aujourd’hui.
Enfin, de nombreuses tablettes abordent des thèmes de débat dans la littérature sumérienne.
L’introduction de l’Épopée de Gilgamesh
La première version de l’Épopée de Gilgamesh remonte à la troisième dynastie d’Ur, soit environ 2100 avant notre ère, mais la version que nous lisons aujourd’hui a été traduite de la version paléo-babylonienne, qui est postérieure.
L’Épopée de Gilgamesh raconte l’histoire du héros Gilgamesh dans sa quête d’immortalité. Ce que nous savons de la conception sumérienne de la création provient de l’introduction de ce récit.
La première tablette de l’Épopée de Gilgamesh contient l’introduction. Comme nombre de textes parvenus jusqu’à nous, tout n’en a pas été préservé, mais ce qui subsiste et demeure lisible nous relate la manière dont les dieux créèrent les cieux et la terre.
Tout d’abord, les cieux et la terre furent séparés. An, le dieu du ciel, emporta les cieux, tandis qu’Enlil, le dieu de l’atmosphère, emporta la terre. Cette introduction n’apporte que des réponses partielles.
Gilgamesh contre la Genèse
Comparons à présent ce texte sumérien et la Bible. La différence majeure entre Gilgamesh et la Bible réside dans le fait que la Genèse est explicite sur la manière dont Dieu créa la terre. La Genèse explique que Dieu créa les cieux et la terre en sept jours. Dieu créa l’homme le sixième jour, puis se reposa le septième jour.
L’introduction de Gilgamesh ne nous dit pas qui créa les cieux, la terre ou l’univers. Elle n’indique pas davantage si la terre, les cieux et l’univers furent achevés et créés d’un seul coup. Enfin, la tablette n’explique pas qui sépara les cieux de la terre.
Néanmoins, voici quelques similitudes notables entre la Genèse et l’introduction de l’Épopée de Gilgamesh :
- Avant la création du ciel et de la terre, il y avait un vide. La Genèse affirme que « la terre était informe et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux » (Genèse 1:2). Bien que les termes ne soient pas identiques, le sens évoqué se rapproche de l’idée, présente dans l’introduction, d’un ciel et d’une terre unifiés.
- Dans la Genèse, Dieu existait avant les cieux et la terre. L’introduction de l’Épopée de Gilgamesh n’est pas parfaitement claire quant aux dieux qui existaient avant la séparation du ciel et de la terre, mais nous savons que certains d’entre eux étaient bel et bien présents.
La Genèse d’Eridu
Un autre des textes sacrés sumériens qui présente des ressemblances avec la Bible est la Genèse d’Eridu. L’Université de Pennsylvanie, lors d’une expédition archéologique à Nippur, découvrit la tablette en 1893.
Elle fut baptisée Genèse d’Eridu par l’historien Thorkild Jacobsen. Bien que seule une partie du texte de la tablette ait survécu, il s’agit de l’une des découvertes les plus importantes de la Mésopotamie méridionale.
La Genèse d’Eridu relate la première version écrite de l’histoire du Grand Déluge. Le Grand Déluge décrit ici l’est également dans l’Épopée de Gilgamesh et possiblement dans bien d’autres récits à travers les cultures. La Genèse d’Eridu est aussi l’antécédent du récit babylonien d’Atrahasis.
La Genèse d’Eridu et le Grand Déluge
Dans la version sumérienne de l’histoire du déluge, les dieux décident d’anéantir la civilisation humaine. Dans l’Épopée de Gilgamesh, les dieux décident de détruire l’humanité parce que les hommes font trop de bruit alors que les dieux tentent de dormir, mais dans la Genèse d’Eridu, leur motivation n’est pas explicitement énoncée. Enlil, trahissant les autres dieux, révèle ce projet au protagoniste Ziusudra et lui indique comment échapper au déluge.
La suite du récit est manquante, mais les spécialistes estiment que le fragment absent comprenait les instructions d’Enlil à Ziusudra pour la construction d’une arche. Lorsque le texte reprend, il décrit le déluge lui-même, qui balaya la terre pendant sept jours et sept nuits.
Ziusudra offre des sacrifices à Utu, le dieu du soleil, avant qu’il n’y ait une autre lacune dans le texte. Enfin, en guise de dédommagement à l’égard de Ziusudra et de sa famille, les dieux leur accordent la vie éternelle ainsi qu’une demeure à Dilmun, là où le dieu du soleil se lève.
Ziusudra contre Noé
L’histoire de Ziusudra et du grand déluge est l’un des récits les plus reconnaissables des Sumériens dans la Bible. Quiconque connaît le livre de la Genèse sait l’histoire de l’arche de Noé, où Dieu annonce à Noé qu’Il doit détruire la civilisation en raison de la méchanceté des hommes. Noé construit une arche sur laquelle sa femme, ses fils, ses belles-filles et deux spécimens de chaque espèce animale de la terre échappent au déluge mortel.
Les Sumériens comme la Genèse racontent l’histoire d’une destruction par un déluge et d’un héros s’en sortant avec sa famille, mais il existe quelques différences fondamentales, d’ordre philosophique, entre Ziusudra et Noé :
- La Genèse est monothéiste. Ziusudra comme Noé reçoivent d’un seul dieu l’injonction de construire une arche et d’échapper au déluge, mais la décision de détruire l’humanité est, dans la Genèse, le fait d’un Dieu unique, car les religions abrahamiques ne reconnaissent l’existence que d’un seul Dieu. Dans la Genèse d’Eridu polythéiste, ce sont plusieurs dieux qui décident de détruire la terre, mais un seul avertit Ziusudra.
- Noé et sa famille demeurent humains. Après le déluge, Ziusudra comme Noé reçoivent la bénédiction de leurs dieux, mais de manières très différentes. Ziusudra devient immortel, s’élevant ainsi au rang de semi-divinité. Noé et sa famille restent mortels.
- Dans le livre de la Genèse, Dieu établit une alliance avec l’humanité, promettant de ne plus jamais la détruire. La promesse que Dieu fait à Noé distingue fondamentalement la religion abrahamique du polythéisme mésopotamien. Les Mésopotamiens croyaient qu’ils devaient constamment satisfaire les dieux, sous peine de voir ceux-ci semer la destruction sur terre. Et malgré tous leurs efforts, les dieux demeuraient hautement imprévisibles.
Les Disputations
Une catégorie de la mythologie sumérienne se compose de nombreux débats. La formule type d’un récit de disputation est la suivante : deux divinités s’affrontent pour déterminer laquelle joue le rôle le plus important, avant qu’un dieu supérieur, tel qu’Ea ou Enlil, tranche en faveur de l’une d’elles. Ces récits de débat viennent souvent combler de petits détails sur la manière dont les Sumériens concevaient la création de l’univers, et quelques-unes de ces histoires significatives présentent des similitudes avec des récits de la Genèse.
Le Débat entre le Mouton et le Grain décrit la colline primordiale où résident les dieux. An, le dieu du ciel, crée deux sœurs : Ashnan, la déesse du mouton, et Lahar, la déesse du grain. An crée ces déesses pour vêtir et nourrir tous les dieux et déesses de la colline primordiale, mais ceux-ci s’aperçoivent qu’ils ne savent pas utiliser les dons des deux sœurs ; ils créent donc l’homme afin qu’il les vête et les nourrisse à leur place.
Plus tard, Ashnan et Lahar se disputent pour savoir laquelle des deux sœurs possède le don le plus précieux. L’histoire s’achève lorsque les dieux Enki et Enlil interviennent dans le débat et déclarent Ashnan vainqueur.
Un récit similaire est le Débat entre l’Été et l’Hiver. Les dieux créent Emesh, l’été, pour la végétation et l’abondance de la terre. Enten, le frère d’Emesh, associé à l’hiver, est chargé de la fertilité du bétail. Lorsque les frères se querellent, Enlil déclare Emesh le plus important des deux, et ils se réconcilient après la décision d’Enlil.
Les Débats contre Caïn et Abel
Les deux débats évoqués ci-dessus présentent les ressemblances les plus frappantes avec l’histoire de Caïn et Abel dans la Genèse (Genèse 4:1 à 4:16. Comme les débats, l’histoire de Caïn et Abel met en scène des frères en conflit, mais tandis que les tablettes de débat traitent d’événements relativement mineurs, le récit de Caïn et Abel compte parmi les récits les plus tragiques de la Bible.
Lorsque Dieu apprécie les offrandes d’Abel mais pas celles de Caïn, ce dernier est pris de jalousie et de colère. Dieu met Caïn en garde contre l’emprise de la colère, mais Caïn n’écoute pas et tue son frère Abel dans un accès de rage envieuse. Dieu punit Caïn en le maudissant d’errer sans fin.
Contrairement au Débat entre l’Été et l’Hiver, Caïn et Abel ne se réconcilient pas. C’est un récit qui nous enseigne les conséquences de nos actes, la fallibilité humaine et la responsabilité de prendre soin de notre semblable.
La Bible face aux tablettes sumériennes : en résumé
Comme on peut le constater, les parallèles entre la mythologie des Sumériens et la Bible sont nombreux.
Consultez le tableau ci-dessous pour passer en revue les principaux points de comparaison entre les tablettes sumériennes et la Bible :
| Tablettes sumériennes | Livre de la Genèse |
|
|
Il est manifeste que les similitudes entre les tablettes sumériennes et le livre de la Genèse sont nombreuses. De ces similitudes, il ressort que la mythologie sumérienne a profondément influencé les cultures du Proche-Orient ancien.



