Sir John Bagot Glubb et le destin des empires
En 1978, John Glubb publiait un essai stimulant, riche d’observations saisissantes sur la condition humaine à travers les âges. Il y mettait en évidence des schémas récurrents dans l’essor et la chute des empires, tous inscrits dans une même temporalité.
Considéré comme l’une des œuvres intellectuelles majeures de notre siècle, « The Fate of Empires and Search for Survival » de Glubb propose une théorie remarquable sur la civilisation, étayée par plusieurs exemples historiques.
Qui était John Glubb ? Le second Lawrence d’Arabie
Sir John Bagot Glubb, également appelé Glubb Pasha, fut un officier de l’armée britannique et historien hautement décoré. Il commanda la Légion arabe de 1939 à 1956. Fils d’un officier de l’armée britannique, il intégra la Royal Military Academy et servit en Europe durant la Première Guerre mondiale.
John Bagot Glubb naquit en 1897 à Preston, dans le Lancashire. À l’âge de quatre ans, sa famille quitta l’Angleterre pour l’île Maurice, où son père travailla pendant trois ans. À dix ans, Glubb passa une année dans un établissement scolaire en Suisse. Dès son plus jeune âge, il avait déjà voyagé dans plusieurs pays, ce qui éveilla son ouverture sur le monde.
John Glubb entra à la Royal Military Academy de Woolwich en 1914 et reçut sa commission dans les Royal Engineers en 1915. Tout au long de la Première Guerre mondiale, en Belgique et en France, il fut blessé à trois reprises et décoré de la Military Cross. Il acquit une réputation de bravoure après sa première campagne.
En 1920, Glubb se porta volontaire en Irak comme officier de l’armée régulière, mais démissionna en 1926 pour occuper un poste d’inspecteur administratif au sein du gouvernement irakien. Il quitta ses fonctions en 1930 et devint brigadier au sein de la Légion arabe de Transjordanie.
Glubb en prit le commandement en 1939 et mobilisa cette armée en appui aux Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, la Légion arabe était considérée comme l’une des forces les mieux entraînées engagées dans le conflit. De 1939 à 1956, il commanda la Légion arabe jordanienne. En 1951, il rallia la garde nationale pour défendre la Jordanie contre les Israéliens.
Ses contemporains décrivent Glubb comme un homme de petite taille et d’un grand courage. Il fut reconnu comme le général qui passa trente-six ans parmi les Arabes et devint leur meneur le plus résolu. On le surnomma le « second Lawrence d’Arabie » ou le « roi sans couronne de Jordanie ».
En 1956, sous la pression des nationalistes arabes désireux d’éliminer toute influence occidentale, il fut relevé de ses fonctions. Après son renvoi, l’influence des nationalistes arabes fit de lui un symbole de l’impérialisme britannique. La reine Élisabeth II le fit chevalier par la suite.
John Bagot Glubb se considérait également comme un écrivain et un historien. Après sa retraite, il publia plusieurs ouvrages consacrés à sa vie et à ses passions. L’un des premiers fut « A Soldier with the Arabs », un récit autobiographique. Le livre relate son travail auprès des Arabes et explique les causes de son renvoi en 1956. Glubb s’éteignit paisiblement dans son sommeil en 1986, à l’âge de 88 ans, dans sa demeure de Mayfield, en Angleterre.
Le destin des empires et la quête de survie
Glubb était un homme de son temps et de sa classe.
Au contact des cultures étrangères et grâce à son ouverture d’esprit, il élabora une théorie sur les ordres hégémoniques qu’il intitula le « Fate of Empires » (le destin des empires).
Dans son ouvrage, il décrivit une civilisation en ascension comme une société où règnent le sens du devoir et du service, une attitude pragmatique, une puissante classe marchande et la volonté de conquérir. Il décrivit également les traits des civilisations en déclin : la frivolité, l’amour de l’argent plutôt que du devoir, une vénération excessive des célébrités et l’hégémonie de l’intellect sur l’action.
Selon Glubb, en dépit des différences géographiques, religieuses, culturelles et technologiques, tous les empires suivent le même schéma d’expansion, de développement, de déclin et d’effondrement.
Fort de ces connaissances, Glubb espère qu’en comprenant les mécanismes du déclin, nos nations d’aujourd’hui pourront échapper au même destin. Bien que l’essor et la chute des civilisations soient aussi inéluctables que l’alternance des saisons, les pays peuvent atténuer les pertes en se préparant à l’avenir. Glubb considère sa théorie comme intemporelle et toujours pertinente, comme en témoignent les dynamiques géopolitiques entre l’Occident et la Chine.
Les stades de l’empire : comment les empires s’élèvent et déclinent
Glubb définit l’« empire » comme une entité composée d’un pays et de ses colonies. De nos jours, cela correspond à ce que l’on nomme une superpuissance (États-Unis, Russie, Chine, Inde, etc.). En étudiant les empires anciens et modernes, il conclut que le cycle de vie moyen d’un empire s’étend sur environ dix générations, soit quelque 250 ans. Cette constance n’a pratiquement pas varié depuis près de 3 000 ans.
Sir John Glubb observa que les empires traversent tendanciellement plusieurs stades au cours de leur existence, chacun contribuant à la progression vers le suivant. Tout au long de ces stades, les valeurs des peuples se transforment. Glubb note en outre que les évolutions militaires, politiques, religieuses et économiques se conjuguent pour influencer les comportements et les croyances des individus.
L’âge des pionniers (l’essor)
Selon Glubb, ce stade se caractérise par un développement rapide de tribus ou de petites civilisations, dont les chefs sont mus par la convoitise ou l’admiration pour un empire existant. Les individus font preuve d’une grande passion et d’une vision audacieuse pour conquérir de nouveaux territoires. Ils sont dotés de valeurs solides et se dévouent au devoir, animés par des codes moraux rigoureux.
Après avoir conquis des nations, ils adaptent à leurs besoins l’organisation et la technologie de leurs ennemis vaincus. Dans son ouvrage, Glubb cite notamment l’expansion islamique hors de la péninsule Arabique au VIIe siècle. Selon ses propres mots, ceux qui sont à l’origine de ces élans sont « pauvres, robustes, souvent à demi affamés et mal vêtus ».
L’âge des conquêtes
Ce stade se caractérise par l’expansion et la domination tant commerciales que militaires. Son objectif premier est « l’honneur et la gloire ». Les guerriers se lancent dans des expéditions aventureuses afin d’accroître leur pouvoir et de conquérir les territoires d’autrui. C’est également l’époque où les conquérants imposent leur propre culture aux terres soumises.
L’âge du commerce
Ce stade se caractérise par la volonté de gagner de l’argent et de réaliser des profits. L’empire se consacre principalement à la prospérité, et les hommes d’affaires prennent le dessus. La réussite matérielle est plus valorisée que toute autre.
Le statut du guerrier perd progressivement de son prestige. Les citoyens voient leur sens du devoir s’émousser au profit d’un égoïsme accru, manifesté par leur soif de richesse et de confort. On observe également un vif désir d’explorer de nouvelles formes de richesse.
L’âge de l’opulence
C’est l’époque où les classes commerçantes s’enrichissent, entraînant le luxe, la création artistique et l’architecture monumentale. Durant cette période, l’empire investit dans la construction de routes, de ponts, d’édifices et de grandes cités.
L’empire se concentre sur la défense de ses richesses et de ses privilèges. Les jeunes substituent l’honneur et l’aventure par l’appât du gain. Progressivement, ce stade érode le sens du devoir des citoyens. La conquête est perçue comme immorale et injustifiable par nombre de citoyens obsédés par la richesse, ce qui pousse les dirigeants à prôner le pacifisme.
L’âge de l’intellect
C’est le stade où la quête du savoir devient primordiale.
Les citoyens aisés ont le privilège d’acquérir de nouvelles connaissances. Les jeunes ambitionnent les honneurs académiques plutôt que la gloire militaire ou la fortune.
Ce stade connaît également des avancées scientifiques rapides, accompagnées d’une série de découvertes remarquables. Aucune de ces percées ne sauvera toutefois l’empire du chaos à venir. L’un des sous-produits les plus dangereux de l’âge de l’intellect est l’idée, de plus en plus répandue, que le cerveau humain peut résoudre tous les problèmes du monde. Les individus s’imaginent que l’habileté intellectuelle suffira à sauver toute situation, ce qui engendre des échecs dans de multiples domaines.
Les institutions académiques produiront des sceptiques qui se mettront à remettre en question l’empire et à saper son autorité. L’intellectualisme donnera lieu à des débats et des discussions interminables. Des querelles intellectuelles incessantes iront en s’aggravant. La crédibilité de l’État et de son système de soutien s’érode par manque d’action. Les conflits et les divisions s’intensifient, et les factions politiques se polarisent davantage.
L’âge de la décadence
Après une longue période de richesse et de puissance, les empires amorcent leur déclin. C’est le stade où les hommes choisissent des comportements insoutenables sans prendre conscience des conséquences. Les historiens évoquent souvent cette phase comme un recul de la religion, mais Glubb montre qu’il y a plus qu’un simple déclin religieux.
L’empire souffre d’une consommation excessive. Des élites absurdement fortunées émergent et sont adulées par les masses. Les individus associent la consommation accrue au bonheur. Ces valeurs imprègnent l’espace public : frivolité, esthétisme, cynisme, narcissisme, fanatisme et fatalisme — toutes ces attitudes néfastes affectent la population.
Réflexions finales : sommes-nous sur la voie de l’effondrement de la civilisation ?
En résumé, nous avons abordé les points suivants :
- John Glubb fut un officier de l’armée britannique qui acquit une grande notoriété dans le monde arabe car, en dépit de sa petite taille, il imposait le respect et faisait preuve d’une admirabile fermeté de décision.
- Il reçut de nombreux surnoms. On l’appela le « second Lawrence d’Arabie » et le « roi sans couronne de Jordanie » en raison de sa détermination en tant que général.
- Il occupa divers postes dans l’armée britannique avant d’être renvoyé sous la pression des nationalistes arabes.
- Après son renvoi de la Légion arabe, la reine Élisabeth II le fit chevalier.
- Il se considérait comme un écrivain et un historien.
- Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre est The Fate of Empires and Search for Survival.
- Dans The Fate of Empires, il exposa les principes et les causes par lesquels les grandes civilisations et les empires s’élèvent à partir de rien pour finalement se détruire eux-mêmes.
L’ouvrage de John Bagot Glubb constitue une excellente réflexion sur l’essor et la chute des empires passés. Il éclaire ceux qui cherchent à comprendre comment de petites nations deviennent de grandes civilisations, puis s’effondrent.
L’œuvre de Glubb nous enseigne que les sociétés ne périssent pas simplement : elles se détruisent elles-mêmes. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’investir dans notre redressement après la ruine que nous nous sommes infligée.
Nous pouvons élaborer des solutions qui réduiront le risque qu’un effondrement futur devienne irréversible. Il nous faut écouter et comprendre le passé afin de nous adapter et de nous préparer à l’avenir.



