Beowulf : Le Destin, la Foi et le Fatalisme — La Voie du Héros
Dès le début de Beowulf, le destin joue un rôle prépondérant. Rien de ce qui arrive au héros n’est véritablement le fruit du hasard, ni même de sa seule volonté. Cette force mystérieuse connue sous le nom de destin guide chacune des expériences et des aventures de Beowulf. Du paiement par Hrothgar d’une compensation pour apaiser une faide sanguine impliquant Edgetho, le père de Beowulf, le destin dirige l’ensemble du récit jusqu’à sa conclusion finale.
Sans l’intervention de Hrothgar, Edgetho n’aurait jamais été autorisé à regagner son pays natal. Beowulf ne serait probablement jamais né, et en tout cas n’aurait pas vu le jour dans la position et la famille propices pour venir au secours de Hrothgar.
Un dragon, Beowulf et le destin
D’avant le début de l’épopée jusqu’à sa toute fin, le chemin de Beowulf est guidé par le destin. Il se rend au combat contre Grendel avec assurance, sachant que le destin lui réserve la victoire. Il revient auprès de son peuple couvert de gloire, et lorsque l’heure vient, il se lève pour un ultime affrontement — contre un dragon, afin de rencontrer son destin final. Beowulf ne recule pas devant ce qu’il sait inéluctable. Il a choisi de s’accorder au destin plutôt que de le combattre, et il poursuit cette voie tout au long du poème.
Le destin est à l’œuvre dès les premiers vers du poème, lorsque est relatée la mort de Scyld.
…À l’heure qui était fixée par le destin,
Scyld s’en fut alors vers la garde du Père de tous.
Le grand roi des Spear-Danes est mort. À sa demande, son corps est déposé sur une petite embarcation, et il reçoit les honneurs d’une sépulture en mer, coutume commune parmi les guerriers de sa race. Le destin porte le corps là où bon lui semble, et nul ne sait où reposeront ses dépouilles.
Scyld n’est pas seulement le roi des Spear-Danes, un chef bien-aimé. Il est l’arrière-grand-père d’un des autres personnages principaux,le roi Hrothgar. Le rôle que jouera Beowulf en venant au secours de Hrothgar a été déterminé avant même sa naissance. Du paiement effectué par Hrothgar au nom de son père, à la filiation qui fait de celui-ci l’arrière-grand-père de Hrothgar, tous les fils se nouent pour mener Beowulf à son destin.
La foi et le destin : Beowulf possède l’un et l’autre
Dès les premiers vers du poème, le « Dieu-Père » est crédité de la naissance de Beowulf. Il a été donné à la lignée de Scyld comme une consolation. Le « Dieu-Père » a vu la souffrance des Spear-Danes endeuillés de leur roi, et il leur envoie Beowulf. Il est élevé en héros, un champion dont la tâche est de restaurer leur fortune et de protéger leur peuple. J.R.R. Tolkien a qualifié un jour Beowulf de « longue élégie lyrique » plutôt que de simple poème, soulignant ainsi comment la vie de Beowulf se déploie tout au long de l’épopée.
Un fils et héritier, jeune dans sa demeure,
Que le Dieu-Père envoya pour consoler le peuple.
Il avait vu la misère que la malice leur avait causée,
Privés de leurs souverains, ils étaient autrefois
Longtemps accablés. Le Seigneur, en rétribution,
Le Maître de la Gloire, le bénit d’un honneur universel.
Célèbre fut Beowulf, loin se répandit la gloire
Du grand fils de Scyld dans les terres des Danois.
Selon le destin, la vocation de Beowulf est de racheter le chagrin et la souffrance de son peuple. Il lui a été donné comme réconfort et source d’espérance. Dès sa naissance, Beowulf est promis à être le protecteur et le consolateur des siens. Il aurait pu choisir de s’opposer au destin et tenter de tracer sa propre voie, comme d’autres personnages de poèmes l’ont fait avant lui. Beowulf a choisi de s’incliner devant le destin, d’accepter avec dignité les expériences, les triomphes et les revers qui se présenteraient sur sa route.
En revanche, Hector, dans l’Odyssée, a bravé le destin, s’avançant contre Achille après la mort de Patrocle, provoquant ainsi sa propre perte. Patrocle lui-même périt pour avoir ignoré les instructions d’Achille, cherchant la gloire pour lui-même et ses compagnons. Dans le cas de Patrocle, les interventions qui guidaient son destin étaient celles des dieux — Zeus et d’autres. Pour Beowulf, le Dieu judéo-chrétien semble être la force influente.
L’apparition de Hrothgar
Dans la lignée des Scyldings, Hrothgar était l’un des quatre enfants d’Healfdene, son père — trois fils et une fille. À mesure que Hrothgar connaissait un succès et une renommée croissants comme roi puissant, il fit construire un hall du banquet, un lieu où ses fidèles pourraient se rassembler et célébrer. Il souhaitait récompenser ceux qui le soutenaient et le servaient, et célébrer sa richesse et sa prospérité. Le hall du banquet, Heorot, était un hommage à son règne et à son peuple.
Cependant, le destin en avait décidé autrement pour Hrothgar. Après avoir achevé son hall et l’avoir nommé Heorot, il se réjouit. Malheureusement pour Hrothgar, un monstre rôde dans les parages. Grendel est présenté comme un descendant du biblique Caïn, meurtrier de son propre frère. Rempli de haine et de jalousie, Grendel jure d’attaquer et de tourmenter les Danois. Pendant douze longues années, le lieu que Hrothgar avait destiné aux festins et aux réjouissances ne devient rien d’autre qu’un hall d’horreurs où Grendel frappe, tuant et torturant quiconque ose s’y aventurer. C’est à cela que le destin préparait Beowulf.
Beowulf à la rescousse
Lorsque Beowulf apprend les attaques de Grendel et la souffrance de Hrothgar, il est déterminé à lui porter secours. Les siens l’y encouragent, sachant sa force et son courage. Il choisit quatorze compagnons pour l’accompagner. Ils naviguent pendant vingt-quatre heures, sur un bateau qui fend les flots « comme un oiseau », avant d’atteindre les rivages de Hrothgar.
Là, ils sont interceptés par les gardes des Scyldings, l’équivalent danois de la garde côtière. Sur le rivage, il est interpellé par les gardes et invité à s’expliquer sur son identité et sa mission.
Beowulf ne perd pas un instant : il donne le nom de son père, Ecgtheow. Il évoque le monstre Grendel et déclare être venu pour aider Hrothgar à se débarrasser de ce fléau.
Le chef des gardes, impressionné par le discours et l’allure de Beowulf, accepte de le conduire au palais, promettant en outre de veiller sur son navire. Ensemble, ils se rendent auprès de Hrothgar pour discuter de la conduite à tenir.
Beowulf est à nouveau interpellé au palais, cette fois par un prince et héros des Danois. Il réitère son intention de prêter main-forte à Hrothgar et rappelle sa lignée. Il se rapproche progressivement de son but ultime — s’entretenir avec Hrothgar et obtenir l’autorisation de combattre Grendel.
Impressionné par Beowulf et sa suite, le héros va trouver le roi et l’encourage à accueillir Beowulf chaleureusement. Hrothgar se souvient de Beowulf enfant et connaît également sa famille. Il est ravi de bénéficier du secours d’un guerrier aussi robuste.
Je me souviens de cet homme alors qu’il n’était qu’un enfant.
Son père, mort depuis longtemps, s’appelait Ecgtheow,
Hrethel le Goth lui avait donné en mariage chez lui
Son unique fille ; son fils brave au combat
Vient à l’instant même, cherchant un ami digne de confiance.
Un ami envoyé par le destin s’est présenté en la personne de Beowulf et de ses compagnons, et Hrothgar n’est pas dupe. Il acceptera cette aide.
La jactance de Beowulf
Lorsqu’il se présente devant le roi, Beowulf sait que le destin est de son côté. Sa lignée, sa formation et ses aventures l’ont préparé à ce combat. Il est prêt, mais il doit convaincre Hrothgar de ses prouesses.
Il raconte à Hrothgar qu’il a entendu parler du monstre et des tourments qu’il inflige, par des marins. Dès qu’il a appris ces malheurs, il a su qu’il lui faudrait venir prêter assistance. Le destin lui a offert une expérience préalable dans le combat contre les monstres. Son affrontement avec les nixes a décimé la race des géants, et il est convaincu que Grendel ne saurait résister à sa puissance.
Beowulf proclame que s’il est vaincu, il sait que Grendel le dévorera comme tant d’autres avant lui, et demande seulement que son armure soit renvoyée au roi Higelac. Il reconnaît le destin et déclare que sa victoire ou sa défaite seront soumises à sa volonté.
Un des hommes de Hrothgar, Unferth, tente de rabaisser la jactance de Beowulf en rappelant qu’il a nagé contre un certain Becca et a perdu. Beowulf le traite de « noyé dans la bière » et affirme que Becca et lui ont nagé de conserve, jusqu’à ce que les courants les séparent. Séparé de son compagnon, il a affronté des monstres marins et les a détruits, le destin intervenant une fois de plus pour lui accorder la victoire. Il retourne l’argument d’Unferth contre lui, lui rétorquant que s’il était à moitié aussi brave que ses paroles, Grendel n’aurait pas ravagé le pays aussi longtemps.
Hrothgar, galvanisé par les exploits vantés par Beowulf, se retire, confiant dans le destin pour que Beowulf triomphe.
Beowulf entend affronter Grendel sans armes, s’en remettant à Dieu pour le protéger :
Guerre sans arme, et que le Père clairvoyant
Répartisse la gloire, Dieu éternellement saint,
Que Dieu décide qui remportera la victoire
De quelque côté que bon lui semble.
Grendel, indifférent au guerrier et à sa jactance, vient chercher la bataille. Il saisit un soldat, le dévore sur-le-champ, puis s’avance et agrippe Beowulf. Ils s’engagent dans un combat féroce, Beowulf se rappelant ses promesses de vaincre le monstre et invoquant le destin pour le soutenir.
Ils luttent, et bien que Grendel ait mené, jusqu’alors, une existence protégée, il succombe. Aucune arme ne peut le blesser, et l’excès de confiance de Beowulf, qui l’a attaqué sans armes, se révèle heureux. Le destin sourit à Beowulf en cette occasion : il assaille le monstre et lui inflige une blessure mortelle. Grendel s’enfuit vers les marais, regagnant son antre pour y mourir.
La liesse de Hrothgar
Grendel vaincu, peuples et guerriers viennent de loin pour célébrer la victoire. Certains suggèrent que Beowulf pourrait même succéder à Hrothgar dans la lignée, accédant au trône lorsque le vieil homme se retirera. Par l’action du destin, Beowulf est devenu l’honneur de sa race.
Hrothgar proclame que Beowulf est désormais comme un fils pour lui et loue le destin une fois de plus pour le succès de Beowulf.
Tu as conquis à présent une gloire qui fleurira
Pour toujours et à jamais. Que le Souverain de tous te récompense
De biens par Sa main, comme Il l’a fait jusqu’ici !
Il poursuit en louant Dieu pour la défaite de Grendel, reconnaissant qu’il n’aurait pu lui-même venir à bout du monstre. Il était écrit que Beowulf le détruirait. Les vers qui suivent prolongent les festivités et les largesses de Hrothgar, qui comble Beowulf de présents et de trésors. Le guerrier tué par le monstre est racheté en or. Sa famille ne souffrira pas de sa perte. Les vieilles rancunes sont pardonnées et les présents prodigués sans compter.
La mère de Grendel apparaît
À l’instar des mères du genre humain, la mère de Grendel cherche à venger son fils défunt. Elle se met en route et se rend à Heorot, cherchant celui qui a assassiné son enfant. Beowulf dort dans une autre partie du palais lorsqu’elle s’introduit et met la main sur un des plus fidèles lieutenants de Hrothgar, qu’elle tue. À la demande de Hrothgar, Beowulf se lève pour faire face à cette nouvelle menace.
Beowulf se met en marche, s’en remettant derechef au destin, pour affronter le péril nouveau. Il emporte l’épée d’Unferth, celui-là même qui avait tenté de le tourner en dérision lors de sa jactance. Beowulf apportera à cette arme la gloire que son propriétaire a été incapable de conquérir.
Il lui faut une journée entière pour atteindre le fond de la mer, mais dès qu’il y parvient, il engage le combat avec la mère du monstre. L’ayant tuée, il découvre le corps de Grendel et lui tranche la tête en guise de trophée, avant de regagner la surface. Les eaux sont si ensanglantées qu’on le croit perdu.
Le destin final de Beowulf
Après le retour de Beowulf et le récit de ses aventures, il est appelé une dernière fois à affronter un monstre. Un dragon cracheur de feu est venu ravager le pays. Beowulf craint que le destin ne se soit retourné contre lui pour ce combat ultime, mais il est résolu à défendre sa patrie et son peuple. Il s’abandonne au destin, persuadé que le Créateur décidera de l’issue.
Je ne fuirai pas d’un pas, face à l’ennemi redoutable.
Au rempart, il en sera de nous comme le destin l’ordonne,
Que le destin décide entre nous.
Le Créateur de chacun. Mon âme est ardente,
Finalement, Beowulf triomphe, mais il succombe sous les coups du dragon. Le voyage du héros touche à sa fin, et le destin lui a accordé à la fois la renommée et la gloire. Il va à la rencontre du maître du destin, apaisé.

