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L'Incrédulité de Tirésias : La Chute d'Œdipe

En refusant de croire Tirésias, Œdipe scella sa propre perte dans le récit d’Œdipe-Roi. L’analyse de l’œuvre se concentre souvent sur la tragédie d’Œdipe, qui tua son père sans le savoir et épousa sa propre mère.

L’idée du destin est souvent débattue, ainsi que le rôle que les dieux ont pu jouer dans l’histoire personnelle d’Œdipe. Pourtant, on prête peu d’attention à la seule personne qui dit la vérité à Œdipe.

La vérité pure que prononce Tirésias pouvait certes être douloureuse à entendre pour Œdipe, mais il aurait pu s’épargner bien des tourments s’il avait accordé plus qu’une oreille distante à son devin.

Qui est Tirésias dans Œdipe-Roi ?

Le devin aveugle de la tragédie est bien plus qu’un simple prophète. Tirésias dans Œdipe-Roi constitue un outil littéraire essentiel, servant à la fois d’écho et de contrepoint à Œdipe lui-même. Si Tirésias apporte la vérité à Œdipe, il refuse cependant de la révéler jusqu’à ce qu’il soit menacé et tourné en dérision.

Œdipe, qui prétend chercher la vérité, ne veut pas véritablement entendre ce que Tirésias a à lui dire. Tirésias connaît parfaitement le caractère emporté d’Œdipe et sa manière de réagir aux nouvelles que lui apporte le prophète ; c’est pourquoi il se refuse à parler.

Tirésias est un personnage récurrent qui apparaît dans plusieurs œuvres d’Homère. Il se présente auprès de Créon dans Antigone, et apparaît même à Ulysse lors de son voyage de retour, après la fin de la guerre de Troie, vers sa bien-aimée Ithaque.

Dans chaque cas, Tirésias est accueilli par des menaces, des injures et des outrages au moment où il transmet aux différents personnages la prophétie qui lui a été révélée. Seul Ulysse le traite avec courtoisie, reflet du noble caractère du héros.

Quelle que soit la manière dont ses prophéties sont accueillies, Tirésias demeure constant dans sa transmission de la vérité pure. Il a reçu le don de prophétie, et sa tâche consiste à transmettre aux autres les informations que les dieux lui confient. Ce que les autres font de ce savoir relève de leur propre fardeau.

Malheureusement pour Tirésias, il se heurte souvent aux injures, aux menaces et à la méfiance, plutôt qu’au respect qu’il a mérité, tant en tant que devin qu’en tant que conseiller vénérable du roi.

Le conflit s’amorce

Au lever du rideau, Œdipe contemple la foule assemblée aux portes du palais, pleurant les pertes causées par une terrible peste frappant la cité de Thèbes.

Œdipe interroge le Prêtre et répond aux lamentations du peuple, exprimant son horreur et sa compassion face à leur épreuve, et affirmant qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour soulager leurs souffrances :

Ah ! mes pauvres enfants, connus, hélas, trop bien, La requête qui vous amène et votre besoin.

Vous souffrez tous, je le sais bien, mais ma douleur, Si grande soit la vôtre, la surpasse tout entière. Votre chagrin touche chacun individuellement, Lui et nul autre, mais moi je pleure à la fois Pour la cité entière, pour moi-même et pour vous.

Ce n’est donc point un paresseux que vous éveillez de ses rêveries. Mes enfants, bien des larmes j’ai versées,

Et bien des méandres de pensées fatigantes j’ai parcourus. C’est ainsi qu’en méditant je saisis un fil d’espoir,

Et le suivis : j’ai envoyé le fils de Ménécée, Créon, le frère de mon épouse, s’enquérir

Auprès de Phoebus Pythien, en son sanctuaire de Delphes, Comment je pourrais sauver la cité par acte ou par parole.

À peine a-t-il terminé son discours que Créon s’avance pour transmettre la prophétie au roi et sauver Thèbes de la peste. Créon révèle que la cause de l’épidémie réside dans le fait que les responsables de la mort du roi Laïos sont encore en vie.

Il faut les retrouver et les bannir ou les mettre à mort pour mettre fin à la peste et sauver le royaume. Œdipe déclare qu’il en a « entendu parler, mais n’a jamais vu l’homme », indiquant qu’il connaissait Laïos mais ne l’avait pas rencontré lorsqu’il est devenu roi de Thèbes.

Il proclame que le crime doit être élucidé, mais déplore la difficulté de retrouver des indices après si longtemps. Créon le rassure : les dieux ont déclaré que les réponses peuvent être trouvées par ceux qui les cherchent. La prophétie transmise à Créon emploie un langage très précis et remarquable :

« En ce pays, a dit le dieu : “Qui cherche trouvera ; celui qui reste assis les mains croisées ou qui dort est aveugle.” »

Celui qui cherche l’information la trouvera. Celui qui se détourne de l’information est qualifié d’« aveugle ».

C’est un presage ironique de ce qui va suivre entre le roi et le prophète qui tente de lui apporter les informations dont il a besoin. Œdipe exige de savoir pourquoi les meurtriers n’ont pas été découverts immédiatement.

Créon répond que le sphinx est apparu avec ses énigmes à peu près au même moment et a pris le pas sur la recherche des assassins du roi. Œdipe, ulcéré à l’idée que quiconque ose s’en prendre au roi, et fait remarquer que les meurtriers pourraient ensuite venir l’attaquer lui, déclare qu’il vengera le roi défunt et sauvera la cité.

Un aveugle qui voit l’avenir ?

Tirésias dans Œdipe-Roi est un devin hautement respecté, qui a déjà conseillé la famille royale sur des questions d’importance relatives à la volonté des dieux.

Il existe divers récits sur la manière dont Tirésias devint aveugle. Dans l’un d’eux, il surprit deux serpents en train de s’accoupler et tua la femelle. En représailles, les dieux le transformèrent en femme.

Au bout d’un très long temps, il découvrit une autre paire de serpents et tua le mâle, ce qui lui valut de recouvrer sa forme originelle. quelque temps plus tard, comme les dieux débattaient pour savoir qui tire le plus de plaisir de l’acte sexuel — les hommes ou les femmes — Tirésias fut consulté, car il avait expérimenté la chose des deux points de vue.

Il répondit que la femme jouit d’un triple avantage en matière de plaisir. Héra, furieuse que Tirésias ait révélé le secret du plaisir féminin, le frappa de cécité. Bien que Zeus fût incapable d’annuler la malédiction d’Héra, il lui accorda le don de prophétie en récompense de sa vérité.

Au début de la conversation entre Œdipe et Tirésias, Œdipe fait l’éloge du devin pour ses services passés rendus à Thèbes :

Tirésias, devin qui comprends toutes choses, Science du sage et mystères cachés, Les choses hautes du ciel et les choses basses de la terre, Tu les connais, bien que tes yeux aveugles ne voient rien, Quelle peste infecte notre cité ; et nous nous tournons Vers toi, ô devin, notre unique défense et bouclier. Le sens de la réponse que le Dieu Nous a rendue lorsque nous avons interrogé son oracle.

Le prophète aveugle étant un hôte bienvenu aux yeux d’Œdipe, il est accueilli par des éloges et des marques de bienveillance. Quelques vers plus tard, cependant, il n’est plus le devin de confiance qu’Œdipe attendait.

Tirésias déplore son infortune, disant qu’il est maudit d’être sage quand sa sagesse ne peut porter aucun fruit. Œdipe, troublé par cette déclaration, lui demande pourquoi il est si « mélancolique ». Tirésias lui répond qu’il devrait le laisser rentrer chez lui et ne pas le retenir, que chacun devrait porter son propre fardeau.

Œdipe n’en veut point. Pour lui, le devin aveugle Tirésias néglige son devoir civique en refusant de parler. Il affirme que tout « patriote de Thèbes » dirait tout ce qu’il sait et s’efforcerait de retrouver le meurtrier du roi afin de le traduire en justice.

Comme Tirésias continue de refuser, Œdipe s’emporte et se met à exiger les informations, insultant tant le savoir de Tirésias que son caractère. Son tempérament s’enflamme rapidement tandis qu’il somme le devin de répondre, s’opposant à ses affirmations selon lesquelles ce savoir n’apporterait que désolation.

Tirésias avertit à juste titre Œdipe que la poursuite de cette connaissance particulière ne saurait que le mener à sa perte. Dans son orgueil et sa colère, Œdipe refuse d’écouter, bafouant le devin et exigeant qu’il réponde.

De quoi Œdipe accuse-t-il Tirésias ?

À mesure que la colère d’Œdipe grandit, il accuse Tirésias de conspirer avec Créon contre lui. Dans son hubris et sa fureur, il se persuade que les deux hommes ourdissent un complot pour le ridiculiser et l’empêcher de retrouver le meurtrier du roi.

Après ses déclarations grandioses et son vœu solennel que le meurtrier sera traduit en justice ou qu’il tombera lui-même sous le coup d’une malédiction, Œdipe s’est enfermé dans un dilemme. Il n’a d’autre choix que de retrouver le ou les coupables, sous peine d’être maudit par ses propres paroles.

Il a promis au peuple qu’il retrouvera celui qui a détruit leur roi, et il est exaspéré par le refus du prophète de lui révéler ce qu’il sait.

Dans un accès de fureur, il raille et insulte Tirésias, l’accusant de ne posséder aucun don prophétique. Tirésias, poussé à bout, déclare à Œdipe sans détours qu’il est l’homme même qu’il cherche.

Cette réponse indigne Œdipe, qui déclare à Tirésias que s’il n’était aveugle, il l’accuserait du meurtre. Tirésias rétorque qu’il ne craint nullement les menaces d’Œdipe, car il dit la vérité.

Bien qu’Œdipe ait reçu la réponse qu’il cherchait, il refuse de l’accepter, car l’orgueil et la colère l’ont rendu plus aveugle que le prophète lui-même. Ironiquement, Œdipe récuse l’autorité prophétique de Tirésias en ces termes :

« Rejeton de la Nuit éternelle, tu n’as aucun pouvoir Sur moi ni sur aucun homme qui voit le soleil. »

Tirésias a-t-il eu raison ?

Malgré les invectives d’Œdipe et son accusation ultérieure de trahison et de conspiration portée contre Créon, son orgueil le précipite dans une chute des plus rude. Il dit à Tirésias que sa cécité s’étend à son talent prophétique.

Tirésias rétorque que c’est Œdipe qui est aveugle, et ils échangent encore quelques insultes avant qu’Œdipe ne le chasse de sa vue, l’accusant à nouveau de conspirer avec Créon. Au retour de Créon, Œdipe l’accuse derechef. Créon répond qu’il ne convoite nullement le trône :

« Je n’ai point de désir naturel pour le nom De roi, préférant accomplir des actes royaux, Et tout homme raisonnable pense de même. Or tous mes besoins sont satisfaits grâce à toi, Et je n’ai rien à craindre ; mais si j’étais roi, Mes actes iraient souvent à l’encontre de ma volonté. »

Œdipe refuse d’entendre les arguments de Créon jusqu’à ce que Jocaste vienne elle-même tenter de le rassurer en affirmant que Tirésias ne maîtrise pas son art. En révélant à Œdipe l’histoire complète de la mort de Laïos, elle scelle son destin. Elle lui fournit de nouveaux détails, et finalement, Œdipe se convainc que le devin lui a dit la vérité.

Le prophète aveugle dans Œdipe voyait plus que le roi lui-même. La pièce s’achève dans la tragédie : Jocaste, comprenant à son tour la vérité, se donne la mort. Œdipe, écoeuré et horrifié, se crève les yeux et termine la pièce en suppliant Créon de lui reprendre la couronne. Le destin, en fin de compte, a favorisé l’aveugle sur le clairvoyant.

Créé : 11 janvier 2022

Modifié : 11 janvier 2025