Tiresias: Antigone's Champion
En Tirésias, Antigone trouva un champion, un champion qui, en fin de compte, échoua à la soustraire au destin que l’orgueil de son oncle lui avait imposé. Depuis sa première apparition dans l’œuvre, dans Œdipe Roi, Tirésias est recherché, puis rejeté dès qu’il révèle la vérité.
Quel que soit l’éloge que les souverains lui prodiguent à son arrivée et lorsqu’ils sollicitent ses prophéties, ils se retournent aussitôt contre lui quand il dévoile des vérités qu’ils refusent d’entendre.
Tirésias lui-même est irascible et dépourvu de diplomatie dans la manière dont il présente ses prophéties. Sachant qu’il sera tourné en dérision et rejeté avant même d’avoir parlé, il n’est guère enclin à adoucir la vérité.
Il est l’incarnation du Destin, la volonté des dieux, et détenir un tel pouvoir le rend à la fois haï et redouté des rois auxquels il offre son aptitude à discerner la vérité.
Qui est Tirésias dans Antigone ?
Tirésias est un prophète dont l’histoire est marquée par les invectives et l’indifférence de ceux qui auraient le plus besoin de ses conseils et de son soutien. Bien que les rois, dans les deux pièces, le couvrent d’opprobre, Tirésias maintient son rôle. Il refuse de céder, sachant qu’il est le porte-parole des dieux.
Il est convoqué dans Œdipe Roi et finit par être menacé et chassé du palais comme un ennemi du roi. Bien que, dans Œdipe Roi, Tirésias fût présenté comme un allié de Créon dans ses efforts pour assister Œdipe, l’histoire semble se répéter dans Antigone.
La pièce s’ouvre sur un échange entre les deux sœurs, Antigone et Ismène, deux des enfants d’Œdipe. Antigone a convoqué Ismène pour lui demander son aide. Elle projette de désobéir à son oncle, Créon, le roi, et d’ensevelir leur frère Polynice.
Au fil de la conversation, il apparaît que les deux frères se sont affrontés pour le contrôle du royaume. Étéocle, ayant accédé au trône après la mort d’Œdipe, refusa de partager le pouvoir avec son frère Polynice.
Polynice, en représailles, s’allia à Crète et mena une armée sans succès contre Thèbes. Les deux frères périrent au cours du conflit. Désormais, le frère de Jocaste, Créon, a pris la couronne. Pour punir Polynice de sa trahison, Créon refuse que son corps soit enseveli.
Antigone considère les actes de Créon comme précipités et contraires à la volonté des dieux. Elle projette d’ensevelir son frère malgré l’interdiction de son oncle. Ismène refuse de se joindre à sa sœur dans ce projet audacieux, craignant la colère du roi et la peine de mort promise à quiconque tenterait d’ensevelir le corps :
« Nous ne sommes que des femmes. Nous ne pouvons lutter contre les hommes, Antigone ! La loi est forte, nous devons nous incliner devant la loi en cette affaire, et en pire encore. Je supplie les Morts de me pardonner, mais je suis impuissante : je dois céder à ceux qui détiennent l’autorité. Et je pense qu’il est dangereux de se mêler toujours de ce qui ne nous regarde pas. »
Antigone répond que le refus d’Ismène fait d’elle une traîtresse à sa famille et qu’elle ne redoute pas la mort que Créon a promise. Son amour pour Polynice est plus grand que toute peur de la mort. Elle déclare que si elle périt, ce ne sera pas une mort sans honneur. Antigone est résolue à accomplir la volonté des dieux, quels qu’en soient les conséquences pour elle-même :
« Je l’ensevelirai ; et si je dois mourir, je dis que ce crime est saint : je reposerai avec lui dans la mort, et je lui serai aussi chère qu’il m’est cher. »
Les deux sœurs se séparent et Antigone exécute son plan, versant des libations et recouvrant Polynice d’une fine couche de poussière. Créon découvre que le corps a été honoré le lendemain et ordonne qu’on le déplace. Déterminée, Antigone revient, et cette fois, elle est surprise par les gardes.
Comment Créon réagit-il ?
Le caractère colérique de Créon se révèle dans la scène où le messager se présente la première fois. Le messager annonce qu’il n’est pas celui qui mérite le châtiment, avant même de révéler le crime qui a été commis. Après un bref échange, Créon congédie l’homme.
Le même messager revient presque aussitôt, cette fois conduisant la prisonnière. Il fait savoir à Créon qu’il n’est guère plus heureux de livrer Antigone à son châtiment, mais qu’en agissant ainsi, il a sauvé sa propre peau.
Antigone est défiante, déclarant que ses actes étaient pieux et que Créon s’est opposé à la volonté des dieux. Elle lui fait savoir qu’elle est respectée par le peuple pour sa fidélité à son frère mort, mais que la crainte qu’il inspire les réduit au silence, disant :
« Ah, l’heureux sort des rois, autorisés à dire et faire tout ce qui leur plaît ! »
Créon, pris de rage, la condamne à mort.
Hémon, le fiancé d’Antigone et le propre fils de Créon, s’oppose à son père au sujet du sort d’Antigone. En fin de compte, Créon consent à enfermer Antigone dans un tombeau plutôt que de la faire lapider, une sentence moins directe, mais tout aussi meurtrière. Antigone est emmenée par les gardes pour que la sentence soit exécutée.
C’est à ce moment que le devin aveugle d’Antigone fait son apparition. Tirésias se présente devant Créon pour l’informer qu’il risque la colère des dieux par sa décision imprudente. La prophétie de Tirésias est que les actes de Créon se solderont par un désastre.
Comment l’utilisation de Tirésias par Sophocle diffère-t-elle de celle d’Homère ?
Toute analyse du personnage de Tirésias devrait prendre en compte ses apparitions dans chacune des différentes pièces. Sous la plume des deux auteurs, les traits de caractère de Tirésias demeurent cohérents. Il est irascible, provocateur et arrogant.
Bien qu’Ulysse rencontre Tirésias lorsqu’il le rappelle de l’au-delà, les conseils qu’il lui donne produisent des résultats similaires à ceux de toutes ses autres apparitions dans les pièces. Il prodigue à Ulysse de bons conseils, qui sont ensuite ignorés.
Le rôle de Tirésias le prophète dans Antigone est d’être le porte-parole plutôt réticent des dieux. Il s’adresse à Créon, pleinement conscient de la réponse que le roi lui réserve.
À ce stade, Tirésias a déjà vu Laïos et Jocaste entendre sa prophétie sans prendre de mesures préventives véritables, ce qui a conduit à la mort de Laïos. Ainsi, la prophétie s’est réalisée, Œdipe ayant, à son insu, assassiné son père et épousé sa mère.
Tirésias fut convoqué par Œdipe pour l’aider à découvrir le meurtrier de Laïos et fut alors accusé de nuire au roi dans Œdipe Roi.
Tirésias, dans Antigone, n’est pas convoqué mais se présente de son propre chef, confiant dans sa position de prophète et dans sa relation avec le roi. C’est la prophétie de Tirésias dans Œdipe Roi qui indirectement valut à Créon son trône, et voici que Tirésias vient à présent informer Créon de sa folie.
Créon demande à entendre ses paroles, et Tirésias décrit comment il fut alerté par le bruit des oiseaux pour chercher la parole des dieux. Lorsqu’il tenta d’offrir un sacrifice, cependant, la flamme refusa de brûler, et les viscères de l’offrande se décomposèrent sans cause apparente.
Tiresias décrit ceci à Créon comme un signe des dieux indiquant qu’ils refuseront de même toute offrande du peuple de Thèbes. Les dieux ont été offensés par le refus de Créon d’accorder à Polynice des funérailles dignes de ce nom, et désormais Thèbes est menacée d’une malédiction.
Comment Créon réagit-il au prophète ?
Créon commence par insulter Tirésias, prétendant qu’il a dû être soudoyé pour lui apporter cette prophétie et lui dire qu’il se trompe dans son traitement d’Antigone. Bien que Créon réponde d’abord à Tirésias par des insultes, il reconsidère son attitude après que Tirésias perd patience.
« Il semble que les prophètes m’aient choisi pour leur cible privilégiée. Toute ma vie durant, j’ai servi de butin aux flèches émoussées de diseurs de bonne aventure décrépits ! »
Tirésias répond que « la sagesse a plus de poids que toute richesse. » Créon renchérit dans ses accusations, narguant non seulement Tirésias mais l’ensemble des prophètes, déclarant : « cette génération de prophètes a toujours aimé l’or. »
Tirésias dit à Créon que ses paroles ne sont pas à vendre et que même si elles l’étaient, il les trouverait “trop coûteuses.”
Créon l’invite à parler tout de même, et Tirésias l’informe qu’il attire sur lui la fureur des dieux :
« Alors reçois ceci, et grave-le dans ton cœur ! Le moment n’est pas loin où tu paieras cadavre pour cadavre, la chair de ta propre chair. Tu as précipité l’enfant de ce monde dans la nuit vivante,
Tu as retenu des dieux d’en bas l’enfant qui est leur dû : l’une devant sa mort sur une tombe, l’autre, mort, privé de sépulture. Tel est ton crime : et les Érinyes et les sombres divinités de l’Enfer
sont prompts à te châtier avec rigueur. Veux-tu m’acheter maintenant, Créon ? »
Sur ces quelques mots d’adieu, Tirésias sort en tempête, laissant Créon à ses délibérations, sans doute avec lui-même. À voix haute, il s’adresse à Choragos, le chef du Chœur et à son porte-parole. Le débat intérieur auquel se livre Créon s’exprime verbalement à travers la conversation avec le Chœur.
« Va vite : libère Antigone de son tombeau et édifie une sépulture pour le corps de Polynice.
Et que cela soit fait sur-le-champ : Dieu agit promptement pour annuler la folie des hommes obstinés. »
Ayant pris conscience de sa folie, Créon se hâte d’ensevelir dignement le corps de Polynice, puis se rend au tombeau pour libérer Antigone. À son arrivée, il découvre Hémon pleurant sur le corps de sa fiancée défunte. Désespérée par sa sentence, Antigone s’était pendue. Pris de rage, Hémon saisit une épée et se jette sur Créon.
Son coup manque sa cible, et il retourne l’arme contre lui-même. Il enlace Antigone et meurt en serrant son corps contre le sien. Dévasté, Créon ramène le corps de son fils au palais, en larmes. Il arrive pour découvrir que le messager qui avait informé Choragos des décès a été surpris par son épouse, Eurydice.
Dans sa fureur et son chagrin, elle s’est également ôté la vie. Son épouse, sa nièce et son fils sont tous morts, et Créon n’a à blâmer que sa propre arrogance et son orgueil. Il est emmené, accablé de douleur, et Choragos s’adresse au public, formulant la conclusion de la pièce :
« Il n’est point de bonheur sans sagesse ; point de sagesse hors de la soumission aux dieux. Les grandes paroles sont toujours punies, et les hommes orgueilleux apprennent dans la vieillesse à être sages. »


