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Défier Créon : le parcours d'héroïsme tragique d'Antigone

En défiant Créon, Antigone a scellé son propre destin, au sens propre du terme. Mais comment en est-on arrivé là ? Comment la fille d’Œdipe s’est-elle retrouvée emmurée vivante dans un tombeau, condamnée à mort par son propre oncle pour le crime d’avoir enterré son frère défunt ? On dirait que le destin s’acharnait contre Créon, Œdipe et Antigone. Toute la famille était frappée d’une malédiction, celle de l’hybris.

Le roi Créon de Thèbes dans la tragédie grecque

Le roi Créon, frère de Jocaste, a pris le pouvoir. Dans cette troisième pièce du cycle œdipien, Thèbes est en guerre contre Argos. Les deux fils d’Œdipe, Polynice et Étéocle, ont péri au combat. Créon a déclaré Polynice traître et refuse de lui accorder la sépulture, défiant à la fois la loi des hommes et celle des dieux :

« Mais quant à son frère, Polynice — qui revint d’exil et chercha à dévorer entièrement par le feu la cité de ses pères et les sanctuaires des dieux de ses pères — qui chercha à goûter le sang de ses proches et à réduire les survivants en esclavage — quant à cet homme, il a été proclamé à notre peuple que nul ne lui accordera sépulture ni lamentation, mais qu’on le laissera inhumé, un cadavre en pâture aux oiseaux et aux chiens, un spectacle hideux de honte. »

Pourquoi Créon est-il l’antagoniste dans la pièce Antigone, alors que c’est Polynice qui était le traître ? L’hybris ; son orgueil et son incapacité à accepter les sages conseils d’autrui l’ont conduit à tout perdre. Le Chœur des anciens, symbolisant les conseillers de Créon, loue initialement le règne de la loi, les disposant à soutenir Créon. Cependant, lorsqu’il condamne Antigone à mort, même contre les supplications de son propre fils, qui lui est fiancé, ils se mettent à chanter la puissance de l’amour, instaurant le conflit entre la loi, la loyauté et l’amour.

Pourquoi Créon a-t-il tort ?

Chez Créon, des traits de caractère tels que la fierté, la dignité et le désir de maintenir l’ordre et la loi dans son royaume sont admirables. Malheureusement, son orgueil et son besoin de contrôle ont primé sur son sens de la décence.

Son ordonnance, en apparence, est légale, mais est-elle morale ?

Créon tente de maintenir l’ordre et la loi et de faire un exemple de Polynice, mais il le fait au détriment de sa propre dignité humaine. En imposant une sentence aussi sévère au fils d’Œdipe, puis à Antigone, il passe outre tous ses conseillers et même sa propre famille.

La pièce s’ouvre sur Antigone informant sa sœur Ismène de son projet. Elle offre à Ismène la possibilité de l’assister dans ce qu’elle juge juste pour leur frère, mais Ismène, craignant Créon et son caractère emporté, refuse. Antigone répond qu’elle préfère mourir plutôt que de vivre sans avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour lui offrir une sépulture décente. Les deux sœurs se séparent, et Antigone poursuit seule.

Lorsque Créon apprend que son ordre a été défié, il est furieux. Il menace le garde qui apporte la nouvelle. Il informe le garde effrayé qu’il sera lui-même mis à mort s’il ne découvre pas l’auteur de cet acte. Il est exaspéré lorsqu’il réalise que c’est sa propre nièce, Antigone, qui l’a défié.

De son côté, Antigone se tient debout et argumente contre l’édit de son oncle, soutenant que même si elle a transgressé la loi du roi, elle occupe le terrain moral. Elle ne nie jamais ce qu’elle a fait. Espérant mourir aux côtés de sa sœur, Ismène tente de faussement confesser le crime, mais Antigone refuse d’accepter cette culpabilité. Elle seule a défié le roi, et elle affrontera la punition :

« Je dois mourir — je le savais bien (comment pourrais-il en être autrement ?) — même sans tes édits. Mais si je dois mourir avant l’heure, j’y vois un gain : car quand on vit, comme moi, accablé de maux, peut-on trouver autre chose qu’un gain dans la mort ? Ainsi, rencontrer ce destin n’est pour moi qu’un chagrin mineur ; mais si j’avais laissé le fils de ma mère giser en mort, cadavre inhumé, cela m’aurait accablée ; pour cela, je ne suis pas accablée. Et si mes actes présents te paraissent insensés, c’est peut-être un juge insensé qui accuse ma folie. »

En refusant à Polynice une sépulture digne de ce nom, Créon va à l’encontre non seulement de la loi des dieux, mais aussi de la loi naturelle de l’amour familial. Il refuse de se détourner de sa folie, même lorsque sa cruauté lui est reprochée par sa nièce.

Créon est-il le méchant dans Antigone ?

Antigone défiant Créon dans la tragédie de Sophocle

Paradoxalement, bien qu’il soit manifestement l’antagoniste dans l’affrontement entre Antigone et Créon, « héros tragique » est une description plus juste de Créon que celle de méchant. Son raisonnement et sa motivation visent à préserver la paix, protéger la fierté et la sécurité de Thèbes, et s’acquitter du devoir qu’il a envers son trône et son peuple. Ses mobiles semblent désintéressés et même purs.

Il est, en apparence, disposé à sacrifier son propre confort et son bonheur pour le bien de son peuple. Malheureusement, sa véritable motivation est l’orgueil et un besoin de contrôle. Il considère qu’Antigone est entêtée et rebelle. Il rejette sa revendication morale :

« Je l’ai vue tout à l’heure au-dedans — égarée, et non maîtresse d’elle-même. Ainsi, souvent, avant l’acte, l’esprit se condamne lui-même dans sa trahison, quand les gens trament des méfaits dans l’ombre. Mais en vérité, ceci aussi est haïssable — quand celui qui a été surpris dans la méchanceté cherche alors à transformer le crime en gloire. »

Tandis qu’ils s’affrontent, Antigone affirmant que sa loyauté envers son frère est plus forte que son obéissance à la loi de Créon, la vérité éclate. Créon ne permettra pas qu’une simple femme se dresse contre lui :

« Passe donc dans le monde des morts, et, si tu dois aimer, aime-les. Tant que je vivrai, nulle femme ne me gouvernera. »

Antigone a défié son ordre légal (bien qu’immoral), et elle doit donc en payer le prix. À aucun moment, même confronté à cette réalité, ne reconnaît-il que l’ordre fut dicté par un orgueil blessé. Il n’admettra jamais qu’Antigone est dans le vrai.

Ismène plaide la cause de sa sœur

Ismène est amenée, en larmes. Créon l’interpelle, estimant que son émotion trahit une connaissance préalable de l’acte. Ismène tente de s’en attribuer une part, allant même jusqu’à disculper Antigone. Antigone répond que la justice ne lui permet pas d’accepter la confession de sa sœur et affirme qu’elle seule a accompli l’acte contre la volonté d’Ismène. Antigone refuse de laisser sa sœur subir le châtiment avec elle, bien qu’Ismène pleure de n’avoir plus de vie sans sa sœur.

Les conseillers, représentés par le chœur, demandent à Créon s’il va priver son propre fils de l’amour de sa vie, et Créon répond qu’Hémon trouvera « d’autres champs à labourer » et qu’il ne veut pas d’une « épouse malfaisante » pour son fils. Son orgueil et son hybris sont trop grands pour qu’il puisse voir la raison ou éprouver de la compassion.

Antigone et Créon, Ismène et Hémon : qui sont les victimes ?

Scène de confrontation entre Antigone et Créon

En fin de compte, tous les personnages souffrent de l’hybris de Créon. Hémon, le fils de Créon, se rend auprès de son père pour plaider pour la vie de sa fiancée. Il assure son père qu’il continue à le respecter et à lui obéir. Créon répond qu’il est satisfait de la démonstration de loyauté de son fils.

Hémon poursuit cependant, le suppliant de bien vouloir changer d’avis en l’occurrence et de comprendre les raisons de la démarche d’Antigone.

« Non, renonce à ta colère ; permets-toi de changer. Car si moi, un homme plus jeune, puis offrir ma pensée, il était de loin préférable, je crois, que les hommes fussent tous sages de nature ; mais, autrement — et souvent la balance ne penche pas ainsi — il est bon aussi d’apprendre de ceux qui parlent justement. »

Créon refuse d’écouter le raisonnement de son fils, estimant qu’il n’est pas convenable qu’un plus jeune le instruise. Il rejette les conseils d’Hémon en raison de son âge et repousse même la voix de son propre peuple au profit de son orgueil, disant : « Thèbes va-t-elle me dicter comment je dois régner ? »

Il accuse Hémon de « se soumettre à une femme » plutôt que de rester fidèle à son père, ignorant l’ironie de l’argument alors qu’il a condamné Antigone à mort pour le prétendu crime de manifester sa fidélité à son frère. Créon scelle son propre destin par son entêtement à imposer sa volonté.

Avec Créon, la mythologie grecque offre l’exemple d’un héros tragique

Créon répond aux supplications et aux arguments d’Hémon par un refus obstiné de céder. Il accuse son fils de prendre parti pour une femme contre la loi et son père. Hémon rétorque qu’il se soucie de son père et ne veut pas le voir s’engager dans cette voie immorale. Le devin Tirésias tente à son tour de raisonner Créon, mais il est lui aussi éconduit, accusé de s’être laissé corrompre ou d’être devenu fou dans sa vieillesse.

Inébranlable, Créon ordonne qu’Antigone soit emmurée dans un tombeau vide. Hémon, accourant au secours de sa bien-aimée, la trouve morte. Il se donne la mort de sa propre épée. Ismène rejoint sa sœur dans la mort, incapable d’envisager la vie sans elle, et enfin, Eurydice, l’épouse de Créon, se suicide de douleur devant la perte de son fils. Lorsque Créon réalise son erreur, il est trop tard. Sa famille est anéantie, et il ne lui reste que son orgueil.

Créé : 16 février 2024

Modifié : 3 janvier 2025