Leontius – Byzantine Empire
On pourrait presque passer à côté de Léonce de Byzance tant son règne fut bref, mais ce serait oublier un véritable mystère. Qui donc était cet empereur éclair, couronné pour à peine trois ans ?
Nous allons retracer ses origines, son ascension, son règne et sa chute. Nul ne saurait dire ce qui se tramait dans l’esprit de Léonce à chaque tournant de son destin.
À la lecture de cet article, vous aurez assurément forgé votre propre théorie.
D’où venait Léonce ?
Le futur empereur naquit en 660 apr. J.-C. dans une région alors connue sous le nom d’Isaurie. L’Isaurie était une contrée montagneuse, située au cœur de la Turquie actuelle. À cette époque, et pendant longtemps encore, l’Isaurie jouissait d’une réputation bien particulière.
Lorsque l’Empire byzantin cherchait à lever des troupes, il se tournait vers l’Isaurie. Soldats, généraux et chefs militaires de toute sorte provenaient de cette redoutable province.
On peut déduire de son ascension rapide qu’il bénéficiait dès le départ de quelques appuis. À peine passé la vingtaine, il comptait l’empereur Constantin IV parmi ses amis. Léonce était doué, son essor fulgurant, mais il n’aurait guère été possible pour le fils d’un paysan.
Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’il embrassa la carrière des armes, probablement à la première occasion. S’il était le fils d’une maison noble, il put entrer dans l’armée avec un avantage certain. On peut supposer qu’il était un guerrier né. Nous savons qu’il sut se révéler un stratège talentueux, témoin son élévation stratosphérique. Il gravit les échelons à un rythme que les seules relations n’auraient pu assurer dans la plupart des cas.
Léonce fut appelé à devenir le stratège d’Anatolie. Il prit ses fonctions en 685 apr. J.-C., à peine âgé de vingt-cinq ans. Ce poste équivalait à celui d’un général de haut rang et impliquait la responsabilité d’un vaste territoire. La province abritait une part considérable de la population de l’Empire byzantin. Elle possédait également de nombreux atouts stratégiques de grande valeur.
Les sources historiques disent peu de choses sur cette première phase de la vie de Léonce. Fort heureusement, en l’occurrence, les résultats parlent d’eux-mêmes.
Quel fut l’apogée de la carrière de Léonce ?
En 686 apr. J.-C., Constantin IV laissa le trône à son fils, Justinien II. Justinien ressemblait à son père par bien des aspects. Il ambitionnait d’agrandir l’Empire. Il adoptait un ton belliqueux envers ses voisins et brûlait de voir Byzance accroître son influence. Les ambitions de Justinien faisaient qu’il avait grand besoin d’un chef militaire aussi capable qu’expérimenté que Léonce.
Justinien était désireux de mesurer ses forces contre le califat omeyyade. Celui-ci s’étendait au sud-est de l’Empire byzantin et constituait un adversaire redoutable. Bien avant le règne de Constantin IV, les tensions couvaient entre le Califat et Byzance. Une veille inquiète régnait sur l’ensemble de la Méditerranée durant cette époque. C’est alors qu’entra en scène Léonce. Sa campagne contre le Califat au cours des premières années du règne de Justinien le fit remarquer.
Léonce remporta plusieurs victoires sur des territoires omeyyades contestés en Arménie et en Ibérie. Les populations vaincues se mirent à verser un tribut à l’Empereur. Chevaux, esclaves et or affluèrent. Léonce et Justinien étaient au faîte de leur gloire après avoir contraint le nouveau Calife à conclure une trêve.
Les termes de l’accord favorisaient largement l’Empire byzantin. À moins de trente ans, Léonce avait déjà marqué l’histoire.
Jeune, victorieux, au sommet de sa carrière militaire, Léonce avait repoussé le Calife Abd Al-Malik. Ce succès, pour le meilleur ou pour le pire, aiguisa l’appétit de Justinien pour les conquêtes militaires.
Léonce conserva son poste pendant les années suivantes. Pendant ce temps, Justinien II poursuivait son expansion territoriale dans les Balkans. Il est peu probable que Léonce ait été directement impliqué dans ces campagnes. Il n’était toutefois que question de temps avant qu’elles ne deviennent son problème et que sa carrière ne traverse des eaux troubles.
Ce qui a fissuré l’alliance entre Justinien II et Léonce
Les campagnes balkaniques de Justinien lui avaient valu de garder sous sa coupe environ 30 000 hommes issus des Balkans. Il comptait bien en tirer parti. Il les enrôla dans ses armées et les fit marcher vers le sud. Là, ils devinrent le problème de Léonce.
Justinien II avait peut-être estimé que ces 30 000 hommes représenteraient un atout véritable. Leurs anciennes allégeances factionnelles ne pouvaient plus fonctionner. Mais Justinien n’avait pas prévu que l’éloignement de leur terre natale ne rendrait pas les troupes slaves loyales. Il se trompait.
L’empereur ordonna à Léonce d’emmener les troupes auxiliaires slaves en Cilicie. Il avait pour consigne de progresser en territoire arabe. Justinien violait ainsi le traité que son père avait conclu avec le califat omeyyade. Et ce, à une échelle massive.
Léonce pouvait avoir confiance en ses auxiliaires, ou pas. S’il était en désaccord avec l’empereur, il fut assez sage pour ne pas le dire publiquement. En tant que général du Thème d’Orient, Léonce devait tirer le meilleur parti de la situation.
Une fois les soldats des deux camps engagés au combat, les choses prirent un tour inattendu. Léonce vit ses troupes fondre comme neige au soleil. Les divisions d’auxiliaires slaves, présentes contre leur gré, firent défection. Certains historiens laissent entendre qu’ils auraient pu être soudoyés pour changer de camp.
La bataille tourna au désavantage de Léonce et des soldats byzantins. Cette défaite porta un coup dur à l’orgueil de Justinien. Le territoire de l’Empire s’en trouvait réduit.
Lorsque la nouvelle parvint à Justinien, il semble qu’il en ait tenu Léonce pour responsable. On peut le déduire de sa réaction. Léonce ne formula aucune plainte publiquement. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il n’en avait pas. Des conscrits mécontents ne valent pas des soldats de métier. Léonce ne pouvait ignorer cette réalité.
Léonce eut largement le temps de méditer sur ce qui avait mal tourné dans cette bataille. Justinien II l’emprisonna pendant près de trois ans. Durant sa réclusion dans un monastère, il put s’appesantir sur les failles de Justinien.
De nombreuses sources laissent à penser qu’il commença à planifier le renversement de Justinien durant cette période. Les moines eux-mêmes auraient pu comploter avec lui.
Comment Léonce est-il devenu empereur ?
Léonce était un grand général. La meilleure preuve en est que Justinien II le libéra de sa captivité. En 695 apr. J.-C., l’Empereur craignait de perdre Carthage. Il tenait à cette ville par-dessus tout, au point de libérer Léonce, un homme qu’il soupçonnait et haïssait. La seule explication raisonnable est qu’il avait foi en son expertise.
Libérer Léonce était un risque calculé. Justinien calcula mal. Il ne fallut pas longtemps avant que le nouveau stratège d’Hellas ne soulevât une rébellion.
La libération de Léonce n’était pas la première erreur de Justinien II. Celui-ci s’était aliéné une partie de la noblesse, qui détestait ses règlements sur l’achat de terres paysannes. Mais il n’était pas davantage apprécié des paysans : son régime fiscal était universellement détesté.
Léonce fit preuve d’habileté et de ruse dans sa conquête du pouvoir impérial. Il prit contact avec les opposants de Justinien et les unit. Parmi eux figuraient le Patriarche de Constantinople et plusieurs aristocrates influents.
Le général mena une force sur Constantinople. Il s’empara de Justinien II et le fit conduire à l’Hippodrome, au cœur de la ville. Il ordonna que l’Empereur soit défiguré en lui fendant le nez.
Cela peut nous paraître cruel et inhabituel, mais c’était en réalité une clémence. Les personnes mutilées ne pouvaient prétendre au trône impérial. Rendre Justinien inapte à régner était un moyen de lui épargner la vie. Il exila Justinien en Crimée et le général devint Empereur.
Que se passa-t-il une fois Léonce sur le trône ?
Nous savons qu’il se montra beaucoup moins agressif envers ses voisins que Justinien II. Il est possible qu’il jugeât les dépenses de Justinien excessives. Cela aurait pu le pousser à maintenir les troupes chez lui. Il fut populaire dans l’Empire durant son règne. Rien ne laissait initialement présager une opposition majeure de l’intérieur.
Le style confrontationnel de Justinien avait laissé une empreinte profonde sur le califat omeyyade. Léonce commit une erreur en sous-estimant l’ambition du Califat. Son absence de réaction face à leurs incursions fut interprétée comme un signe de faiblesse.
Les forces du Califat déferlèrent sur l’Exarchat d’Afrique. Elles atteignirent Carthage en 697. Léonce dépêcha une force pour reprendre la ville. À la tête de l’expédition se trouvait un groupe d’officiers, parmi lesquels un commandant nommé Apsimar.
Le véritable mystère de Léonce réside dans le fait qu’un général aussi capable se soit soudainement montré passif. En tant qu’un des hommes les plus puissants du monde, il avait l’occasion d’impulser des changements. Ses trois années de règne furent pacifiques et calmes, mais il ne sut maintenir une politique étrangère efficace. L’histoire ne fournit aucune réponse véritable quant à la destination des talents de Léonce une fois qu’il fut devenu empereur. Ni ce qu’était devenu le tacticien inspiré qui s’était emparé du trône.
Carthage fut perdue. L’expédition navale échoua et les officiers qui la menaient commencèrent à redouter le châtiment. Ils s’unirent pour se mutiner et proclamèrent Apsimar empereur à la place de Léonce.
La frappe s’abattit sur Léonce à l’intérieur comme à l’extérieur. Carthage était définitivement perdue et, sur ces entrefaites, la peste bubonique s’abattit sur Constantinople. Apsimar se proclama Empereur sous le nom de Tibère III et mit les voiles vers Constantinople pour s’emparer du pouvoir.
Les forces de Tibère assiégèrent Constantinople pendant plusieurs mois. La ville était attaquée de l’intérieur comme de l’extérieur, prise entre le soulèvement et la peste dévastatrice. La défaite fut longue et laborieuse, mais les mutins et leurs partisans finirent par obtenir la reddition de Constantinople.
Léonce perdit le trône. Comme son prédécesseur, il fut mutilé afin de le rendre inapte à régner. Puis Tibère III le fit exiler dans un monastère.
Comment s’acheva l’histoire de Léonce ?
Tibère lui-même ne dura que jusqu’en 705 apr. J.-C. Il fut renversé par une figure familière : l’empereur Justinien II. Allié au roi des Bulgares, celui-ci reprit son trône.
De retour au pouvoir, Justinien fut implacable dans sa vengeance. Il infligea une mort humiliante à Tibère et à Léonce. Il les fit comparaître à l’Hippodrome. Il posa le pied sur leur nuque et s’en servit comme marchepieds pendant les courses de chars. Il les fit ensuite décapiter.
Pourquoi Léonce a-t-il échoué ?
Léonce était assez intelligent pour s’emparer du trône. Il était assez déterminé pour remporter de nombreuses batailles. Pourquoi ne parvint-il pas à le conserver ?
Il existe une multitude d’hypothèses, mais en voici quelques-unes des plus saillantes.
- Léonce tenta d’enrayer la dépense excessive. Il voyait le coût des campagnes de Justinien et souhaitait faire preuve de davantage de mesure. Il sous-estima l’image que cette politique renverrait à l’extérieur de l’Empire.
- Léonce fut trop compatissant. Son respect pour Constantin IV l’aveugla sur le danger de laisser Justinien II en vie. Il n’était pas assez impitoyable pour gouverner un empire.
- Léonce était un empereur acceptable, mais Abd Al-Malik était un Calife exceptionnel. Il fut tout simplement surpassé. Abd Al-Malik était un réformateur soucieux de consolider son empire, tout en gardant un œil sur le monde extérieur.
Conclusion
Nous ne savons pas pourquoi Léonce échoua à consolider son pouvoir et à se maintenir sur le trône. Son bref règne demeure voilé d’incertitude.
Son histoire nous a montré qu’il fut un personnage intrigant.
Nous savons qu’il fit preuve de compassion.
Léonce fut un homme de son temps, porteur d’une vision de la paix qu’il ne sut jamais concrétiser.
Sa compassion et sa retenue étaient admirables chez l’homme. Hélas, elles s’avérèrent impardonnables chez un Empereur. Je vous laisse imaginer ce qu’aurait pu devenir Léonce si la peste n’était survenue qu’un an plus tard.



