La Chanson de Roland
La Chanson de Roland, ou, en français, La Chanson de Roland, est la plus célèbre des épopées en ancien français. Elle fut probablement composée pour la première fois au Xe ou au XIe siècle, bien que la version la plus ancienne qui nous soit parvenue remonte au XIIe siècle, dans un manuscrit désigné sous le nom de « Digby 23 », actuellement conservé à la Bodleian Library d’Oxford. Il existe des versions ultérieures dans d’autres manuscrits, mais aucune n’est aussi complète que la version de Digby.
L’auteur de la chanson de Roland était possiblement Turoldus, dont le nom figure à la toute fin de l’épopée. Qu’il fût le compositeur original de l’épopée, le compilateur du manuscrit de Digby, ou un auteur fictif, reste incertain.
L’auteur de la chanson chercha clairement à immortaliser le héros Roland et les prétendus Douze Pairs de manière analogue à ce par quoi les poètes médiévaux ultérieurs immortalisèrent le Roi Arthur et ses Chevaliers de la Table Ronde.
- Trahison
- Sur le Champ de Rencesvals
- Bataille de Charlemagne et Baligant
- Le Procès de Ganelon
- Contexte Historique
Trahison
Charlemagne (ou Charles Ier) assiégeait Cordoue lorsque le roi Marsile d’Espagne convoqua une assemblée dans son palais à Saragosse pour discuter de la conduite à tenir face à Charlemagne. L’armée de Charlemagne avait conquis la plus grande partie du royaume de Marsile au cours des sept dernières années, et Marsile ne savait plus comment empêcher la perte de sa couronne et de son dernier bastion au profit des Francs.
Ce fut Blancandrin de Castel de Valfunde qui conseilla à Marsile un plan consistant à trahir une offre de paix envers Charlemagne. Cette paix devait attirer Charlemagne hors d’Espagne en offrant des otages, des trésors et, surtout, une fausse déclaration selon laquelle Marsile deviendrait le vassal de Charlemagne et se convertirait à la foi chrétienne. Marsile feindrait de suivre Charlemagne à Aix (ou Aix-la-Chapelle), la capitale des Francs, pour lui prêter allégeance et se faire baptiser. Une fois Charlemagne de retour à Aix, Marsile pourrait tenter de reconquérir les terres et les villes que Charlemagne avait gagnées. Blancandrin affirma qu’il valait mieux que Marsile rompît ses deux dernières promesses et laissât mourir les otages, plutôt que de perdre tout son royaume. Blancandrin offrit même son propre fils comme otage.
Marsile envoya donc Blancandrin comme émissaire auprès de Charlemagne, avec des trésors et les otages de haut rang sélectionnés. Blancandrin présenta au roi franc l’offre — otages, trésor, et la promesse que Marsile deviendrait le vassal de Charlemagne.
Cette nuit-là, Charlemagne convoqua ses conseillers et ses nobles pour solliciter leur avis sur la proposition de Marsile.
Ce fut Roland qui exprima son rejet de la proposition de paix sarrasine et sa méfiance à l’égard de Marsile. Cordoue ayant été prise, il suffisait de s’emparer de la capitale de Marsile, Saragosse, et Charlemagne tiendrait l’ensemble de la péninsule espagnole ; il n’y avait donc aucune nécessité d’accepter une trêve avec Marsile. Le héros rappela également à l’assemblée que Charlemagne avait précédemment envoyé une ambassade, Basan et Basile, auprès de Marsile, mais que celui-ci avait perfidement décapité les deux comtes.
Le beau-père de Roland, Ganelon, quant à lui, réprimanda le jeune héros pour son imprudence et son bellicisme. Si Marsile désirait la paix et sollicitait la clémence, Charlemagne devait magnanimement accepter, d’autant plus que le roi sarrasin deviendrait chrétien et vassal de Charlemagne.
Le duc Naimes, le plus sage conseiller de Charlemagne, jugea que l’argument de Ganelon constituait la solution la plus raisonnable et la plus diplomatique. Il se porta volontaire pour y aller, mais Charlemagne refusa de se priver de la sagesse de Naimes. De plus, celui qui se rendrait à Saragosse pourrait ne pas revenir vivant si la trêve tournait mal.
Roland proposa alors d’y aller, mais Olivier et le roi repoussèrent sa nomination comme ambassadeur, car Roland n’était nullement diplomate et était manifestement hostile aux Sarrasins. Roland était le plus susceptible d’offenser le roi sarrasin. L’archevêque Turpin offrit également de se rendre auprès de Marsile, mais sa proposition fut également rejetée.
Roland suggéra alors que son beau-père y allât, puisque c’était l’idée de Ganelon d’accepter la paix de l’ennemi. Ganelon fut furieux de la nomination de son beau-fils, car quiconque irait ne reviendrait probablement pas vivant, mais il accepta à contrecœur la mission lorsque Charlemagne le jugea le candidat idéal. Ganelon jura devant Charlemagne et toute l’assemblée qu’il causerait la perte de Roland.
Ganelon décida de partir seul, les nobles francs ayant approuvé sa nomination ; ses parents l’auraient accompagné. Lorsque Charlemagne remit son gant à Ganelon comme marque de sa nomination, Ganelon laissa discourtoisement tomber le gant à terre — ce que tous les membres du conseil interprétèrent comme un mauvais présage.
Ganelon se mit donc en route pour Saragosse avec Blancandrin. Au cours de leur voyage, Blancandrin prit connaissance de la haine que Ganelon portait à son beau-fils et, avec les encouragements sarrasins, Ganelon jura de faire payer de leur vie à Roland et aux autres membres des Douze Pairs pour l’humiliation subie à la cour de Charlemagne.
À Saragosse, Marsile accueillit chaleureusement Ganelon. Le message de Charlemagne qu’il délivra aurait dû lui coûter la vie sur-le-champ, mais Blancandrin intervint et demanda à son roi de faire preuve de patience et d’écouter la suggestion de Ganelon.
Ganelon conseilla à Marsile que le seul moyen de faire quitter l’Espagne à Charlemagne pour toujours serait de provoquer la mort de Roland. Roland était le bras droit de Charlemagne dans la guerre ; sans Roland, le roi franc désespérerait et ne pourrait espérer conquérir l’Espagne. Marsile devait feindre de suivre Charlemagne à Aix, accepter le baptême, et l’Espagne serait divisée en deux : Roland régnerait sur une moitié du royaume, tandis que Marsile régnerait sur l’autre. Au moment du départ de Charlemagne pour la France, Ganelon ferait en sorte que Roland acceptât le poste d’arrière-garde avec les Douze Pairs et 20 000 hommes. Marsile devrait alors rassembler la moitié de son armée pour détruire Roland et ses guerriers dans une embuscade.
Avec ce plan de Ganelon, Marsile et sa cour se réjouirent de ce que l’ambassadeur de Charlemagne fût disposé à commettre une trahison par ressentiment envers son beau-fils ; ils récompensèrent Ganelon de riches présents. Même Bramimonde, la consort de Marsile, accorda un baiser à Ganelon.
Ganelon revint à Galne, une ville que Roland avait prise, et fit part à Charlemagne de la nouvelle ainsi que d’une fausse lettre du roi sarrasin indiquant que Marsile suivrait Charlemagne à Aix, pour y être baptisé et recevoir un fief de Charlemagne. Aussi le roi ordonna-t-il immédiatement de lever le camp et prépara sans tarder le retrait d’Espagne pour rentrer chez lui. Charlemagne ignorait que Marsile entendait bien suivre l’armée franque, mais avec quatre cent mille guerriers sarrasins armés.
La nuit précédant le jour où Charlemagne devait traverser les monts des Pyrénées, le roi eut plusieurs rêves troublants. C’étaient en réalité des visions de la trahison de Ganelon et de Marsile.
Dans un rêve, Ganelon s’empara de la lance de Charlemagne et la brisa violemment. Dans la seconde vision, Charlemagne se trouvait dans une chapelle à Aix, où un sanglier le mordait, tandis qu’un léopard attaquait son corps. Un chien de chasse vint mordre l’oreille du sanglier, avant de se battre avec le léopard.
Au matin, Charlemagne convoqua ses conseillers, voulant savoir qui devait rester en arrière pour garder les cols et les défilés étroits tandis que le gros de l’armée de Charlemagne se dirigerait vers la France.
Ganelon suggéra immédiatement que Roland protégeât l’arrière de l’armée, tandis qu’Ogier le Danois prendrait la position de l’avant-garde. L’avant-garde était normalement menée par Roland, aussi fut-il courroucé de devoir commander les forces de l’arrière-garde. Contrairement à Ganelon, qui avait laissé tomber le bâton de Charlemagne indiquant qu’il servait d’ambassadeur au nom du roi, Roland ne laissa pas tomber le gantelet du roi et s’inclina au contraire, une fois qu’il eut reçu le commandement de l’arrière-garde. Charlemagne reconnut aussitôt ses visions de la trahison de Ganelon, mais il était impuissant à l’empêcher.
Lorsque Charlemagne évoqua la question de Roland prenant la moitié de son armée pour garder les cols et les défilés, le héros rejeta immédiatement l’offre de son oncle. Roland s’enorgueillit de n’avoir besoin de personne d’autre que de ses onze compagnons et de ses vingt mille guerriers déjà sous ses ordres. Cependant, quelques guerriers notables devaient se joindre à Roland ; parmi eux se trouvaient l’archevêque Turpin, Astor, le duc Gaifier et le comte Gautier del Hum.
Informations connexes
Sources
Chanson de Roland fut possiblement écrite par Turoldus.
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Sur le Champ de Rencesvals
Tandis que Charlemagne faisait passer le gros de son armée par le col de Rencesvals, Roland restait en Espagne. Bien qu’il fût de retour dans son royaume, Charlemagne était accablé de chagrin et confia au duc Naimes sa vision selon laquelle Roland et les Douze Pairs seraient détruits par la trahison de Ganelon.
À Saragosse, Marsile rassembla quatre cent mille guerriers sarrasins pour attaquer les vingt mille hommes de Roland. Son neveu, Aelroth, prétendit avec outrecuidance vouloir affronter Roland en personne. Onze autres se portèrent volontaires pour combattre les Douze Pairs. Parmi eux se trouvaient Falsaron, frère de Marsile ; un roi berbère nommé Corsalis ; Malprimis de Brigant ; l’émir de Balaguer ; l’almacor de Moriane ; Turgis de Turteluse ; Escremiz de Valterne ; Estorgan et son compagnon Estramariz ; Margariz de Séville ; et Chernubles de Munigre. Chacun jura avec vanité qu’il serait celui qui tuerait Roland. Et tous marchèrent vers Rencesvals.
Roland ordonna au comte Gautier de garder les défilés et les cols de Rencesvals avec mille guerriers francs. Mais même là, Gautier ferait face à une forte opposition du roi Almari de Belferne.
Lorsque les Francs entendirent les bruits de l’arrivée de leurs ennemis, Olivier se rendit au sommet de la colline pour observer et vit que les Sarrasins les surpassaient de loin en nombre. Olivier revint auprès de Roland avec la nouvelle qu’ils ne pourraient pas l’emporter avec seulement 20 000 chevaliers ; il conseilla à Roland de sonner du cor pour que Charlemagne leur envoyât des renforts. Roland refusa catégoriquement, principalement parce qu’il ne voulait pas qu’on le prît pour un lâche, et parce qu’il était trop confiant dans leur capacité à vaincre Marsile. À deux autres reprises, Olivier retourna sur la colline puis auprès de Roland, exhortant son compagnon à appeler à l’aide, mais chaque fois Roland repoussa le sage conseil d’Olivier. Roland ordonna aux Francs de s’armer et de se tenir prêts à combattre l’armée sarrasine. Roland connaissait désormais l’étendue de la trahison de son beau-père et que Ganelon avait accepté des cadeaux du roi sarrasin.
Tandis que les deux camps chargeaient l’un vers l’autre, Aelroth se vantait qu’ils détruiraient Charlemagne et son royaume. Mais sa prouesse et sa gloire (ou plutôt leur absence) furent de courte durée ; Roland, entendant les propos inconsidérés du neveu de Marsile, enfonça sa lance dans le corps d’Aelroth, lui brisant le dos. Olivier tua Falsaron, le frère de Marsile, alors qu’il proférait une vantardise similaire. Corsablix trouva la mort sous les coups de l’archevêque Turpin. Gerin tua Malprimis, tandis que son compagnon abattait l’émir. Samson mit fin aux jours de l’almacor ; Anseis terrassa Turgis ; Engeler abattit Escremiz de Valterne ; Oton vainquit Estorgans ; Bérenger triompha d’Astramariz.
Bien que Margariz eût attaqué Olivier avec sa lance, le paladin franc resta indemne, et le Sarrasin ne s’attarda pas. Cherubles ne connut pas la même chance. Après quinze coups portés contre divers Sarrasins anonymes, la lance de Roland fut brisée ; il dégaina alors Durendal de son fourreau et fendit Cherubles de la tête jusqu’à l’aine. Cette épée trancha même jusqu’à la colonne vertébrale du cheval du Sarrasin. Telle était la puissance de Roland.
Il y eut trop de hauts faits accomplis par les Douze Pairs pour être tous rapportés ici, mais les Francs se comportèrent admirablement face aux forces de Marsile, jusqu’à midi. À ce moment, Marsile entra dans la mêlée après avoir constaté que, même en infériorité numérique, les Francs avaient massacré cent mille de ses hommes.
Alors les premiers des onze compagnons de Roland commencèrent à tomber. Climborin était parmi les nobles sarrasins qui avaient accueilli Ganelon en amitié ; il tua Engeler. Olivier vengea Engeler, en tuant non seulement Climborin, mais aussi le duc Alphaien et Escababi. Valdabrun tua le duc Samson, mais Roland vengea son compagnon. Anesis tomba sous les coups d’un Africain nommé Malquiant, fils de Malcuid, mais Turpin prit sa revanche sur Malquiant. Grandonie de Cappadoce, fils du roi Capuel, infligea de lourdes pertes aux Douze Pairs, abattant Gerin, Gerer et Bérenger, ainsi que Guiun de Saint-Antoine et Austorie de Valence. Ce fut Roland qui arrêta Grandonie, comme il l’avait fait précédemment contre Cherubles.
Roland comprit qu’il aurait dû écouter l’avertissement d’Olivier, car il ne restait que 60 guerriers francs ; le héros décida donc qu’il sonnerait du cor, l’Oliphant. Cette fois, ce fut Olivier qui déclara que cela ne serait pas honorable une fois que la fortune eut tourné. Deux fois encore, Roland affirma qu’il devait sonner du cor, mais Olivier s’y opposa. L’archevêque Turpin enjoignit les deux amis de cesser de se quereller. Bien que Turpin reconnût que l’appel à l’aide de Charlemagne arriverait trop tard pour les secourir, celui-ci pourrait au moins venger leur mort.
Sur ce conseil, Roland souffla dans son Oliphant, que Charlemagne put entendre à trente lieues du champ de bataille. Le roi s’écria que l’arrière-garde devait être au combat, mais Ganelon prétendit qu’il n’y avait aucune bataille. Naimes et d’autres membres de l’entourage de Charlemagne l’entendirent également lorsque Roland souffla une seconde fois, et Ganelon persistait à affirmer que Roland et l’arrière-garde n’étaient nullement en danger et qu’ils devaient poursuivre leur route vers Aix. Une troisième fois, le cor retentit, confirmant les craintes de tous. Charlemagne ordonna immédiatement à son armée de faire demi-tour vers l’Espagne, espérant pouvoir sauver ce qui restait des forces de l’arrière-garde.
Charlemagne ordonna également l’arrestation immédiate de son perfide beau-frère. Ganelon fut placé en détention sous la garde du maître queux de Charlemagne, dont les hommes rouèrent de coups le beau-père de Roland, dans l’attente du retour du roi.
De retour à Rencesvals, l’effort de souffler dans l’Oliphant avec une telle force provoqua une rupture à la tempe de Roland et des hémorragies du nez et de la bouche, ce qui fut probablement la cause de sa mort. Roland, Olivier et l’archevêque reprirent le combat.
À ce moment, Marsile s’engagea au cœur de la bataille, abattant Bevon, Beaune de Dijon et les pairs — Yvoire, Yvon et Gérard de Roussillon. Cela provoqua chez Roland à la fois l’angoisse et la fureur. Il s’élança et attaqua Marsile. Roland coupa la main de Marsile et décapita Jurfaleu le Blond, le fils de Marsile.
Blessé, Marsile s’enfuit du champ de bataille, entraînant un grand nombre de Sarrasins à l’abandonner comme des lâches. Cela ne soulagea cependant pas les survivants de l’arrière-garde de Charlemagne, et les 50 000 Sarrasins surpassaient encore en nombre les forces décimées de Roland ; du côté sarrasin, Marganice, l’oncle de Marsile, commandait encore le champ de bataille, avec Alfrere et Garmalie.
Marganice voyait encore la victoire possible, aussi, lorsqu’il en vit l’occasion, il passa son épée au travers d’Olivier par derrière. Malgré cette blessure mortelle, Olivier tua Marganice avec son épée, Halteclere, et continua de combattre tant qu’il put se tenir debout, abattant plusieurs autres Sarrasins.
Même Roland fut émerveillé par l’exploit de son compagnon, mais Olivier perdait la vue. Lorsque Roland s’approcha trop près de son compagnon, Olivier faillit le tuer, Halteclere fendit son heaume, mais la lame ne toucha pas la tête de Roland.
Olivier, sentant enfin la mort approcher, descendit de cheval et confessa ses péchés, avant que son cœur ne s’arrêtât.
À la mort d’Olivier, Roland le pleura et s’évanouit, toujours sur son cheval, Veillantif. Lorsqu’il reprit ses esprits, Gautier était descendu des défilés et des hauteurs de Rencesvals, ayant perdu tous ses hommes sous ses ordres. Mais Gautier, l’archevêque et Roland étaient les seuls encore en vie. Entendant les nouvelles de Gautier, le héros fut pris d’une fureur qui lui fit tuer 20 Sarrasins en succession rapide, tandis que Gautier en abattait six et l’archevêque cinq. Mais Gautier tomba sous une volée de javelots. Turpin reçut également une blessure mortelle, percé par quatre lances, mais l’archevêque continua de combattre. Roland souffla à nouveau dans son cor ; cette tentative faillit faire s’évanouir le héros de douleur.
Mais Charlemagne entendait à peine le son de l’Oliphant, et les Francs sonnèrent leurs propres clairons en réponse. Craignant d’affronter Charlemagne, les Sarrasins attaquèrent Roland et Turpin. Roland perdit son cheval, Veillantif. Bien que son bouclier fût en lambeaux et son hauberk déchiré en de multiples endroits, aucun des coups ne put le couper ou le percer. Cela plongea les Sarrasins dans la panique et les mit en fuite devant les deux guerriers implacables.
Roland se mit alors à chercher tous ses Pairs et les disposa autour de l’archevêque. Le chagrin fit s’évanouir Roland une nouvelle fois. Malgré ses blessures, Turpin prit l’Oliphant du héros et se rendit à un ruisseau voisin pour chercher de l’eau pour Roland, mais affaibli par ses blessures et la perte de sang, l’archevêque de Reims expira.
Roland reprit ses sens, pour ne trouver que l’archevêque mort, ses entrailles répandues sur le sol près de l’eau. Roland sentit lui aussi qu’il allait mourir, car avoir soufflé dans l’Oliphant avait provoqué une hémorragie interne à la tête. Il s’approcha d’un arbre où il trouva quatre blocs de grand marbre, et s’évanouit à nouveau.
Le héros ignorait qu’un des Sarrasins feignait la mort. Ce païen croyait le paladin mort et tenta de prendre Durendal à Roland. À ce moment, Roland fut soudéement tiré de son évanouissement et, sentant un voleur accroupi, brandit l’Oliphant contre le païen. Le cor brisa son heaume et le crâne du Sarrasin, avant de lui crever les deux yeux.
Craignant qu’un Sarrasin ne s’emparât de son épée et de son cor pour les exhiber comme trophées de la victoire sarrasine, Roland tenta de briser Durendal et l’Oliphant, mais même sa force ne put les rompre. Dix fois il frappa son épée contre la pierre, mais elle ne se brisa ni ne se fendit. À ce moment, le héros fit l’éloge de l’épée et énuméra quelques éléments composant la garde de son arme. La garde renfermait une dent de saint Pierre, le sang de saint Basile, des cheveux de saint Denis et un fragment du vêtement de sainte Marie, la mère de Jésus.
Sentant la mort approcher, il confessa ses péchés et se mit à prier Dieu pour son salut et les archanges Michel et Gabriel pour le guider. Voyant que toutes les tentatives de détruire Durendal étaient vaines, il décida de la cacher sous son corps, assis contre le pin, tourné vers ses ennemis en Espagne. Et il mourut.
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Sources
Chanson de Roland fut possiblement écrite par Turoldus.
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Bataille de Charlemagne et Baligant
C’est à peu près à ce moment que Charlemagne arriva avec son armée, sur le champ jonché de morts. Il était trop tard. Il retrouva les corps des Douze Pairs. Le roi et toute son armée lamentèrent la perte de l’arrière-garde, des Douze Pairs et de son neveu bien-aimé ; ils étaient la fleur de l’armée de Charlemagne, et leur perte paraissait dévastatrice.
Naimes remarqua un nuage de poussière important et supputa à juste titre que les Sarrasins fuyaient Rencesvals. Laisant des gardes pour veiller sur les dépouilles, Charlemagne se lança à la poursuite des ennemis. Il sembla que Dieu tendît la main pour aider Charlemagne en arrêtant le soleil avant qu’il ne se couchât, afin que les Francs puissent rattraper les Sarrasins. Les Sarrasins, voyant l’armée franque approcher, paniquèrent et tentèrent d’atteindre Saragosse. La plupart de ces ennemis en déroute furent précipités dans le fleuve Èbre, où ils se noyèrent. Certains tinrent tête avant le fleuve et furent anéantis.
La nuit étant tombée, Charlemagne décida d’établir le camp à Val Tenebros, laissant ses hommes et ses chevaux se reposer. Cette nuit-là, Charlemagne pleura la perte de tant de braves, mais finit par s’endormir. Il eut alors une vision de Gabriel lui enjoignant de ne plus se soucier de ceux qui étaient morts et de trouver réconfort dans le fait que l’âme de Roland avait été portée au ciel. Charlemagne devait se concentrer sur la prise de Saragosse et sur le jugement de son perfide beau-frère.
Marsile s’était enfui après avoir reçu sa blessure — une main amputée — et avait échappé au désastre qui avait frappé ses hommes tombés à Val Tenebros et dans le fleuve Èbre. Sept ans plus tôt, lors de ses premiers combats contre les Francs, il avait envoyé un message à un vieil émir nommé Baligant de Babylone (à ne pas confondre avec une ville de Mésopotamie ; cette ville se trouvait en Égypte, probablement Le Caire) pour lui venir en aide. Baligant arriva en Espagne avec une grande flotte et s’approchait de la capitale de Marsile, Saragosse, à la tête d’une armée imposante.
Baligant envoya un émissaire et Marsile informa les messagers de l’émir qu’il avait perdu sa main droite au combat, ainsi que son fils. Il n’avait plus aucune envie de régner, n’ayant pas d’héritier, aussi cédait-il sa ville et son royaume (l’Espagne) à Baligant en remettant la clé à l’émissaire de l’émir. Apprenant cette nouvelle, Baligant se porta à la rencontre de l’armée de Charlemagne.
Ce matin-là, Charlemagne revint à Rencesvals, où il pleura son neveu et les Douze Pairs. Il s’apprêtait à organiser les obsèques de ceux qui étaient tombés, mais l’armée de Baligant arriva.
Les deux armées se préparèrent donc à la bataille, déployant leurs bataillons et assignant des capitaines à ces divisions (le poème contient une longue description que je ne relaterai pas ici). Charlemagne constitua cependant une nouvelle division de 15 000 jeunes guerriers, placée sous le commandement du comte Rabel et du comte Guineman, pour servir d’avant-garde, à l’image de celle menée par les Douze Pairs et leurs 20 000 hommes ; ils devaient mener l’attaque contre les Sarrasins. De l’autre côté, le fils de Baligant, Malpramis, menait la division de tête. Charlemagne divisa le reste de ses forces en 10 divisions, tandis que Baligant en comptait 40.
Le cheval de Charlemagne s’appelait Tencendur et il s’arma de son épée Joiuse, tandis que l’épée de Baligant était Preciuse et sa lance Maltet.
Les deux avant-gardes opposées s’affrontèrent les premières, avant que le reste des deux grandes armées ne se joignît à la bataille. Malpramis se battit vaillamment, mais il finit par succomber lorsque le vieux guerrier, le duc Naimes, le tua. Naimes aurait perdu la vie lorsque le roi Canabeus, frère de Baligant, le frappa, mais il fut secouru par Charlemagne.
Malgré la taille de l’armée de Baligant, l’armée plus petite de Charlemagne se révéla plus expérimentée. Mais le facteur décisif de la bataille fut la rencontre entre les deux souverains.
Les deux rois furent désarçonnés lorsque leurs lances se brisèrent l’une contre l’autre. Puis ils se battirent à l’épée. Baligant faillit prendre l’avantage lorsque son épée étourdit Charlemagne, mais l’ange Gabriel intervint, restaurant la force de Charlemagne. Il rendit le coup avec Joiuse et fendit le crâne de Baligant.
Voyant leur émir mort, les guerriers sarrasins commencèrent à fuir, les guerriers francs sur leurs talons.
L’armée de Charlemagne poursuivit ses ennemis jusqu’à Saragosse. Lorsque Marsile entendit son épouse Bramimonde, il s’écria que l’armée de Baligant fuyait vers leur ville et il sut que l’émir était mort. Marsile mourut également de chagrin. Bramimonde livra la ville à Charlemagne lorsque les Francs enfoncèrent les portes. Seuls ceux qui acceptèrent le christianisme et furent baptisés furent épargnés ; ainsi, plus de 100 000 habitants de Saragosse furent baptisés. Bramimonde fut retenue captive royale et devait accompagner Charlemagne en France, dans l’espoir qu’elle se convertît au christianisme.
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Sources
Chanson de Roland fut possiblement écrite par Turoldus.
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Le Procès de Ganelon
Le lendemain, Charlemagne quitta la ville de Saragosse, résolu à retourner en France et à Aix pour juger Ganelon pour trahison.
Le retour de Charlemagne à Aix fut assombri par une autre tragédie. Aude, la sœur d’Olivier, était la fiancée de Roland. Lorsque Charlemagne lui annonça la nouvelle, mais lui proposa d’épouser son fils Louis, elle rejeta l’offre du roi et s’effondra, morte de chagrin. Elle fut inhumée sans tarder.
Charlemagne fit alors juger son beau-frère, l’accusant de trahison ; la cour du roi, composée de nobles, servirait de jury. Trente parents de Ganelon vinrent le soutenir, en particulier Pinabel de Castel de Sorence.
Charlemagne exposa que Ganelon avait accepté de l’or et avait arrangé les choses pour que Marsile pût tendre une embuscade aux forces des Douze Pairs, entraînant la mort de Roland et de ses compagnons. Ganelon plaida qu’il n’avait pas commis de trahison car Roland l’avait lésé, et qu’il s’agissait donc d’une simple querelle entre lui et son beau-fils.
Pinabel défia quiconque prouverait la trahison de Ganelon par un combat singulier. Personne ne se sentait de taille à affronter Pinabel, aussi les nobles tentèrent-ils de réconcilier le roi avec Ganelon et d’absoudre son beau-frère de toute trahison. Charlemagne traita ses nobles de « traîtres » avec colère. Seul Thierry, frère du duc Geoffroy d’Anjou, soutint la cause du roi et accepta le défi de combat singulier de Pinabel. Thierry accusa Ganelon de trahison et d’avoir causé la mort de Roland, des Douze Pairs et de 20 000 chevaliers sous le commandement de Roland à Rencesvals. Pour préparer ce combat, Ganelon devait fournir des otages en guise de garantie. Trente des parents de Ganelon prêtèrent serment de fidélité.
Le combat singulier eut lieu hors d’Aix, sur la verte prairie. Pinabel était un chevalier grand et fort, et considérablement expérimenté. Thierry, en revanche, était plus petit et de constitution plus frêle. Tous croyaient avec tristesse que Thierry perdrait.
Les deux camps tentèrent de faire capituler l’adversaire, car chaque camp admirait le courage de son opposant, mais Pinabel refusa toute réconciliation si Ganelon devait mourir en tant que traître. Ils se battirent donc l’un contre l’autre.
Ils brisèrent leurs lances l’une contre l’autre et furent tous deux désarçonnés. Ils bondirent sur leurs pieds et dégainèrent leurs épées, échangeant coup après coup.
Là encore, l’ange Gabriel intervint, lorsque l’épée de Pinabel fendit le heaume de Thierry, lui infligeant une balafre du front à la joue droite. Le coup en retour de Thierry fut plus décisif et plus précis, fendant le crâne de Pinabel et répandant sa cervelle. Thierry avait terrassé son adversaire. Les nobles votèrent à l’unanimité que Ganelon était coupable de trahison. Les parents de Ganelon ne furent pas épargnés ; ils furent tous pendus aux fourches patibulaires.
Le sort de Ganelon fut pire que celui de ses parents. Ses membres furent arrachés de son corps ; chaque membre fut attaché à un cheval.
Le poème s’acheva peu après que Bramimonde eut accepté le baptême et fût devenue chrétienne ; son nom fut changé en Julienne.
Cette nuit-là, Charlemagne eut une autre vision dans son sommeil. Gabriel dit à Charlemagne qu’il devait rassembler une armée pour secourir le roi Vivien à Imphe, dont la ville était assiégée par les païens de Brie, mais Charlemagne se plaignit d’être vieux et las.
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Sources
Chanson de Roland fut possiblement écrite par Turoldus.
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Contexte Historique
La Chanson de Roland s’inspirait d’événements historiques survenus au col de Roncesvalles, aujourd’hui dans la province de Navarre, au nord de l’Espagne, le 15 août 778 apr. J.-C. Roncesvalles s’écrivait Roncevaux en français, mais on l’appelle Rencesvals en ancien français.
Charlemagne eut deux biographes, mais seul Éginhard dans la Vita Karoli Magni (« Vie de Charles le Grand », v. 833) fit mention de l’embuscade et de l’anéantissement des troupes franques. Éginhard (v. 770-840) fut un contemporain de Charlemagne et du fils du roi, Louis Ier (aussi appelé Louis le Pieux), et servit à sa cour à Aix-la-Chapelle, non seulement comme biographe mais aussi comme conseiller important. L’autre biographe se nommait Notker.
Ce qui est remarquable, c’est la différence entre la biographie et l’épopée (chanson).
Selon la légende, Charlemagne mena une campagne de sept ans en Espagne et conquit la plus grande partie du royaume maure d’Espagne, s’emparant finalement de Saragosse, la capitale maure se rendant après que Charlemagne eut vaincu l’armée de Baligant.
Historiquement, Charlemagne assiégea bien la ville maure de Saragosse, mais ne la prit jamais. Il n’y resta qu’une saison ou un été avant de se replier vers la France par les Pyrénées. En fait, Éginhard ne mentionna jamais Rencesvals par son nom ; il fit seulement référence au col de montagne dans les Pyrénées. De plus, Charlemagne était entré en Espagne sur l’invitation d’une ambassade maure sollicitant son aide pour réprimer une rébellion. Charlemagne n’était donc pas entré en Espagne pour une conquête.
Dans la chanson (épopée), les Sarrasins tendirent une embuscade à la division de Roland à Rencesvals ; mais dans la biographie d’Éginhard, il n’y avait point de Sarrasins ; ce furent les Gascons et les Basques qui furent responsables de cette attaque. Éginhard souligna que les Basques étaient légèrement armés et en terrain montagneux. Par conséquent, ils avaient l’avantage face aux Francs lourdement armés. Les Basques se dispersèrent aisément dans toutes les directions, rendant impossible pour les Francs la poursuite de leurs ennemis insaisissables.
Aussi, il n’y avait aucune mention des Douze Pairs dans la biographie d’Éginhard, et à l’exception de Roland, aucun de ses compagnons n’était nommé. Roland mourut avec deux autres commandants : Eggihard, l’intendant du roi, et Anselme, comte palatin. Roland lui-même était désigné comme le seigneur de la Marche de Bretagne. La biographie ne mentionnait pas non plus Ganelon, le beau-père de Roland, qui les avait trahis à Rencesvals.
Une source antérieure, les Annales regni Francorum originales, ne faisait nullement mention d’un massacre de l’arrière-garde de Charlemagne, ni du col de Rencesvals. Ce qu’elle mentionnait à propos de l’Espagne en 778, c’est que Pampelune fut détruite et que les Basques et la Navarre furent conquis, avant le retour de Charlemagne en France. Charlemagne emmena également des otages parmi plusieurs Sarrasins, dont Ibn el Arabi et Abou Thaur. Là encore, il n’était fait aucune mention des souverains sarrasins, Marsile et Baligant, qui figuraient si largement dans la chanson.
Il existe une édition révisée des Annales regni Francorum, rédigée vers 800 apr. J.-C. Dans les annales révisées, il est fait mention de l’embuscade des Basques contre l’arrière-garde au sommet du col des Pyrénées, mais Rencesvals n’est pas nommé. Il est également précisé que les guérilleros basques avaient engagé non seulement l’arrière-garde, mais l’ensemble de l’armée, et que la plupart des commandants de Charlemagne périrent dans cette embuscade.
Informations connexes
Sources
La Vie de Charlemagne fut écrite par Éginhard (v. 833).
La Vie de Charlemagne fut écrite par le Moine de Saint-Gall (v. 883).