La catharsis dans Antigone : comment les émotions ont façonné la littérature
La catharsis dans Antigone semble absente à l’œil non averti, mais comme le dit Aristote, « la catharsis est la forme esthétique d’une tragédie », et rien n’est plus tragique que le parcours d’Antigone. Les divers décès que nous avons observés dans sa préquelle et les rebondissements nous ont tous laissés curieux quant au troisième volet du classique sophocléen.
La catharsis dans la tragédie grecque
La catharsis, également connue sous le nom de purification ou purgation des émotions, est un terme employé par Aristote pour décrire la manière dont les tragédies suscitent des émotions intenses chez les spectateurs. Inventées par les Grecs, les tragédies sont conçues pour émouvoir les sens, éveillant la terreur ou la pitié, ne laissant au public qu’un sentiment de soulagement une fois l’intensité de l’œuvre du dramaturge achevée.
Son but ? Purifier l’âme afin de faire place à la prise de conscience de soi. Mais comment cela s’applique-t-il au récit de Sophocle ? Dans son classique, Antigone, l’histoire de notre héroïne est truffée de tragédie, mais il nous faut examiner la pièce pour mieux saisir et comprendre ce phénomène.
Parmi les autres drames grecs anciuns comportant une catharsis figurent Œdipe Roi, la préquelle d’Antigone, et le classique de Shakespeare Roméo et Juliette.
Antigone
Dès le début de la pièce, le récit de Sophocle est miné par la mort. L’histoire s’ouvre sur la mort des frères cadets d’Antigone, qui s’étaient disputé le trône et avaient provoqué une guerre qui inévitablement mena à la perte des deux jeunes hommes. Le roi Créon, qui prit possession du trône, refusa d’accorder une sépulture à l’un des frères d’Antigone, Polynice.
Il fut qualifié de traître pour avoir mené la guerre dans le foyer même dont il avait été si amèrement chassé. Antigone, pieuse adepte de la loi divine, s’y oppose. Elle confie sa frustration à sa sœur, Ismène, qui refuse de l’aider dans son entreprise par crainte de mourir. Antigone décide d’ensevelir** leur frère**** sans l’aide d’Ismène** et est surprise par les gardes du palais qui la conduisent devant Créon.
Une fois capturée, Créon condamne Antigone à l’emmurement dans l’attente de sa mort. En l’apprenant, Ismène supplie Créon de permettre aux sœurs de partager le même sort. Antigone s’y oppose et supplie Ismène de vivre.
Hémon, l’amant d’Antigone, se présente devant son père, Créon, pour exiger la libération d’Antigone mais se voit opposer un refus avant même de pouvoir défendre son honneur. Il décide de se précipiter vers la grotte pour la libérer lui-même, mais il est trop tard lorsqu’il découvre le corps d’Antigone suspendu au plafond. Bouleversé et accablé de chagrin, il décide de la rejoindre dans l’au-delà. Ne jurant fidélité qu’à elle seule, il se donne la mort pour retrouver Antigone. Sa mort déclenche chez sa mère déjà endeuillée une plongée plus profonde dans la folie, et elle se tue à son tour — leur trépas semblant constituer une forme de châtiment pourCréon et son hubris.
Exemples de catharsis dans Antigone
Le conflit central d’Antigone tourne autour de la loi divine face à la loi humaine, domaine sur lequel elle et Créon ne parviennent pas à s’entendre. Elle souhaite ensevelir son frère, non par devoir familial mais par dévotion divine. De son côté, Créon empêche l’inhumation de Polynice pour la seule raison qu’il est roi, et les événements qui s’ensuivent sont des conséquences tant des actes de Créon que de ceux d’Antigone. Leurs actes, leurs décisions et leurs caractères les mènent à leur perte et à leur tragédie ; l’une dans la mort, l’autre dans la solitude.
La catharsis d’Antigone
La première catharsis que nous constatons est l’ensevelissement du corps de Polynice. Le public est suspendu à son siège, attendant et anticipant les événements à venir. L’idée qu’Antigone puisse être surprise éveille nos angoisses, car nous avons été informés du châtiment attaché à ses actes. Nous nous identifions aux émotions d’Antigone ; ses angoisses, sa détermination et ses peurs nous maintiennent en haleine.
Lorsqu’elle est condamnée à l’emmurement et que nous assistons à sa chute, la réalisation insidieuse de ses actes se fait jour, et nous comprenons enfin sa détermination d’ensevelir son frère. Elle voulait enterrer Polynice pour le rejoindre ainsi que le reste de sa famille dans l’au-delà. Elle croyait qu’ils seraient tous réunis dans la mort, attendant leur sœur survivante, Ismène.
Le tempérament intrépide d’Antigone laisse peu de place à la réflexion. Elle est inébranlable dans ses convictions, et son seul regret est de laissersa sœur, Ismène, derrière elle. Malgré sa colère envers sa sœur pour avoir refusé de l’aider, elle s’attendrit lorsqu’elle voit le visage baigné de larmes d’Ismène, la suppliant de mourir avec elle. Elle ne pouvait permettre à sa sœur bien-aimée de mourir pour ses actes. Sa catharsis diffère de celle des autres personnages. Sa catharsis lui a apporté du regret, et sa prise de conscience est le regret. Elle ne regrette pas son combat pour défendre la justice mais regrette d’avoir laissé Ismène derrière elle.
La catharsis d’Ismène
Nous sommes témoins des luttes d’Ismène, de sa nature indécise à sa peur de la mort, toutes choses parfaitement naturelles pour une femme de son époque. Elle est dépeinte comme une lâche soumise qui tente de dissuader Antigone de ses actes héroïques, mais ce que nous manquons de remarquer, c’est l’âme douce d’Ismène. D’après la préquelle d’Antigone, nous savons qu’Ismène est une sorte de messagère, apportant des nouvelles de leur famille à son père et à sa sœur. Ismène avait mené une vie relativement stable, ne s’arrachant à sa quiétude que lorsque des informations cruciales se faisaient jour.
La dévotion d’Ismène envers sa famille n’égale pas celle d’Antigone, mais elle n’en a pas moins affecté sa famille de manière considérable, particulièrement aux yeux d’Antigone. Elle était déterminée à aider Antigone par peur de la mort, mais sa peur n’était pas pour sa propre mort, mais pour celle de sa sœur. Cela se manifeste lorsqu’Antigone est capturée. Dès que Créon prononce la sentence d’Antigone, Ismène s’empresse de partager le blâme mais essuie le refus de sa sœur. Ismène avait perdu sa mère par suicide, son père foudroyé, ses frères à la guerre, et voilà qu’elle perdait son unique parente encore en vie. Sa catharsis trouva sa source dans son manque de bravoure, et elle se retrouva désormais reléguée à l’arrière-plan, s’effaçant dans l’ombre.
La catharsis de Créon
Les enfants d’Œdipe ne furent pas les seuls personnages à avoir subi la tragédie, et nous assistons également à la catharsis de Créon dans Antigone. Après la mort de son fils et de son épouse, Eurydice, Créon est vu exposant ses prises de conscience. Il reconnaît ses erreurs et sombre dans la mélancolie tandis qu’il murmure : « Tout ce que je touche tourne mal… » Malgré ses meilleurs efforts pour réparer ce qu’il a brisé, il n’échappe pas aux châtiments divins.
Créon croyait à tort que la persécution instaurait l’ordre, forçant la soumission de ses citoyens. Il refusa d’ensevelir un corps, allant à l’encontre des dieux, espérant ainsi dissuader les futures trahisons. Nous percevons soudain le vide dans lequel il a sombré et assistons à sa chute, de la grâce vers les bras de l’ange de la mort. Nous voyons le changement de Créon, passant d’un tyran assoiffé de pouvoir imposant l’obéissance à un père et époux accablé qui a perdu sa famille. La catharsis de sa tragédie permet à son âme d’être purifiée et engendre des prises de conscience, provoquant ainsi sa métamorphose.
Conclusion
Maintenant que nous avons examiné la catharsis dans la tragédie grecque, sa nature et son rôle dans Antigone, passons en revue les points essentiels de cet article :
- La catharsis, également appelée purification ou purgation des émotions, est un terme employé par Aristote pour décrire la manière dont les tragédies suscitent des émotions intenses chez les personnages et le public du dramaturge ; elle ouvre la voie à la prise de conscience de soi et à la purification de l’âme.
- L’Antigone de Sophocle, dans son intégralité, est une tragédie imprégnée de catharsis ; dès le début, des allusions ont été faites aux préquelles, et leur nature cathartique est manifeste.
- De la mort du frère d’Antigone au destin de son père, ces événements font écho aux tragédies dans le cadre actuel d’Antigone.
- Divers personnages dans Antigone traversent des événements cathartiques qui les mènent à de multiples prises de conscience.
- La catharsis et la prise de conscience d’Antigone sont le regret, son regret d’avoir abandonné sa sœur bien-aimée et de s’être élancée avec ardeur vers le reste de sa famille dans les enfers.
- La prise de conscience d’Ismène est que sa lâcheté, son âme douce et son manque de bravise l’ont laissée seule au monde, aux prises avec les décès de sa famille, et qu’ainsi elle est oubliée, par le public et par sa famille, s’effaçant dans l’ombre.
- La catharsis de Créon est la perte de son dernier fils et de son épouse. Il réalise enfin son erreur après que le châtiment des dieux s’est abattu sur lui. Son hubris lui a assourdi les oreilles, l’empêchant de rappeler son peuple et d’écouter les avertissements de Tirésias, et la tragédie s’est ainsi abattue sur lui.
- Le changement de Créon a permis au public de s’identifier à son personnage, l’humanisant ainsi que ses erreurs, et de comprendre que chacun peut se tromper.
- La catharsis d’Hémon est la perte de son amante. Son événement cathartique le pousse à la suivre aveuglément dans les enfers, ne jurant allégeance qu’à elle et à elle seule.
En conclusion, la catharsis est nécessaire pour créer une impression profonde dans les tragédies grecques. Elles suscitent chez le public des émotions parfois trop accablantes à supporter, ce qui constitue la signature de la littérature grecque antique. Les sentiments éveillés par ces tragédies laissent des impressions durables qui contribuent à la nature empathique de ces classiques.
Elles traversent le temps, préservant les émotions et interrogeant les problèmes car elles font remonter les sentiments les plus profonds enfouis en nous, offrant au public un fil inaltérable attaché à nos cœurs. Et voilà ! La catharsis dans Antigone et les émotions suscitées par la tragédie.


